Faut-il inclure Lucy dans le genre Homo?
Un chercheur propose de placer la plus célèbre de nos lointaines cousines dans la grande famille humaine..
Le paléoanthropologue Ian Towle, de l'Université Monash en Australie, propose d'intégrer l'australopithèque Lucy, un fossile célèbre vieux d'environ 3,2 millions d'années, dans le genre Homo, qui regroupe les humains modernes et leurs ancêtres directs. Cette suggestion, publiée dans l'American Journal of Biological Anthropology, remet en cause la classification actuelle qui place Lucy dans le genre Australopithecus. Towle argue que les récentes découvertes en paléoanthropologie justifient cette réévaluation, car les différences entre Australopithecus et Homo ne seraient plus aussi nettes qu'auparavant. Cette proposition s'inscrit dans un débat plus large sur la manière de classer nos ancêtres, entre élargissement ou restriction du genre Homo.
Les Hominina désignent une lignée évolutive qui s'est séparée de celle des chimpanzés il y a au moins 7 millions d'années. Cette lignée inclut, selon la classification actuelle, le genre Homo (comme Homo sapiens ou Homo neanderthalensis) ainsi que les genres éteints Australopithecus et Paranthropus. Leur caractéristique principale est la bipédie, c'est-à-dire la capacité de marcher debout sur deux jambes. À ce jour, des fossiles associés à huit espèces d'australopithèques et trois de paranthropes ont été découverts. Le volume cérébral de ces espèces varie autour de 450 cm³, bien inférieur à celui des humains modernes (1 350 à 1 500 cm³).
La classification des espèces au sein du genre Homo fait l'objet de débats depuis des décennies parmi les scientifiques. Certains, comme Ian Towle, proposent d'élargir ce genre pour y inclure un plus grand nombre de fossiles, reflétant ainsi les incertitudes sur leurs liens de parenté. D'autres, au contraire, souhaitent le restreindre à des espèces présentant des caractéristiques précises, comme une taille cérébrale importante ou une culture matérielle avancée. Par exemple, Homo habilis, dont le cerveau mesure environ 600 cm³, est classé dans Homo malgré sa petite taille cérébrale, car il possède d'autres traits dérivés similaires à ceux des humains modernes.
Plusieurs critères utilisés pour définir l'appartenance au genre Homo sont aujourd'hui remis en question. Le volume cérébral, par exemple, est un indicateur souvent cité : Homo sapiens et Homo neanderthalensis ont des cerveaux de 1 350 à 1 500 cm³, tandis que Homo habilis et Homo rudolfensis ont des cerveaux de 600 à 775 cm³, comparables à ceux des australopithèques. L'utilisation d'outils, autrefois considérée comme un critère déterminant, est également débattue, car des outils datant de 3,5 millions d'années ont été découverts, bien avant l'apparition du genre Homo selon les critères actuels. De plus, des espèces comme Homo naledi et Homo floresiensis, dont le cerveau est réduit, ont déjà été intégrées au genre Homo.
Contrairement à d'autres domaines scientifiques comme l'astronomie, où l'Union internationale fait autorité pour les décisions taxonomiques (par exemple, le statut de Pluton en 2006), la paléoanthropologie ne dispose pas d'une organisation internationale pour trancher les débats sur la classification des fossiles. Les décisions en matière de nomenclature scientifique s'imposent progressivement, souvent après des années de publications et de discussions. Par exemple, le passage du terme Hominidae (famille) à Hominini (tribu) a pris des années à s'imposer. Michelle Drapeau, anthropologue à l'Université de Montréal, souligne que la proposition de Towle pourrait ne pas être adoptée rapidement, car elle ne résout pas les problèmes fondamentaux de compréhension des relations entre les espèces.
Le genre Australopithecus est parfois considéré comme un taxon poubelle, car il regroupe des espèces aux caractéristiques variées, certaines proches de celles du genre Homo, d'autres non. Par exemple, Australopithecus sediba possède des traits dérivés comme une bipédie, mais conserve des traits primitifs comme une petite taille cérébrale et de longs bras, ce qui rend sa classification difficile. Michelle Drapeau estime que cette classification actuelle, bien que imparfaite, conserve une utilité pratique pour donner une idée générale de l'apparence de ces animaux. Elle rappelle que les débats sur la classification reflètent la complexité de l'histoire évolutive humaine, où les nouvelles découvertes contredisent parfois les caractéristiques autrefois attribuées à notre espèce.
Ian Towle argue que les dernières découvertes évolutives et génétiques justifient une réévaluation de la taxonomie traditionnelle, qui ne refléterait plus fidèlement l'évolution humaine. Selon lui, *Australopithecus* et *Paranthropus* pourraient ne pas représenter des branches évolutives distinctes, et les différences comportementales et écologiques utilisées pour les distinguer seraient de plus en plus difficiles à maintenir. Il propose d'élargir le genre *Homo* pour inclure ces espèces, afin de simplifier la classification et d'éviter de reclasser régulièrement des groupes particuliers. Towle souligne que notre arbre généalogique est complexe et non linéaire, et que cette proposition permettrait de mieux refléter cette réalité.

