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Société

Bienvenue à Pulaski, berceau du Ku Klux Klan et des mémoires troubles de l'Amérique

Slate FR · mis à jour il y a 22 j

Alors que les États-Unis célèbrent les 250 ans de leur indépendance, la ville de Pulaski, dans le Tennessee, vit toujours avec un fantôme encombrant. C'est ici, en 1865, qu'est né le Ku Klux Klan.

Pulaski, ville discrète

Pulaski est une petite ville du Tennessee, aux États-Unis, qui ressemble à beaucoup d’autres localités de l’État. Elle est traversée par une grand-rue bordée de commerces, dont des franchises de fast-food, et son centre-ville abrite une cour de justice en brique rouge. En 2026, lors des célébrations des 250 ans de l’indépendance américaine, la ville arbore des guirlandes étoilées rouge-blanc-bleu, symboles du Nord victorieux de la guerre de Sécession (1861-1865). Pourtant, cette victoire a longtemps été mal acceptée à Pulaski, une région marquée par l’histoire confédérée. La ville est surtout connue pour être le berceau du Ku Klux Klan (KKK), fondé fin 1865 par d’anciens officiers confédérés dans le bureau d’un juge local. Ce mouvement a ensuite été responsable de violences extrêmes, notamment le lynchage de près de 2 000 Afro-Américains entre 1865 et 1876, selon l’ONG Equal Justice Initiative.

Fondation du KKK

Le Ku Klux Klan est né à Pulaski à la fin de la guerre de Sécession, dans le bureau du juge Thomas Jones, ancien maire et député local. Six anciens officiers confédérés, dont le fils du juge, y ont fondé cette organisation secrète. Le KKK s’est développé comme une réponse violente à l’abolition de l’esclavage et à l’intégration des Afro-Américains dans la société. Selon Cochran Pruett, spécialiste du Klan et originaire de la région, le mouvement ne doit pas être minimisé comme une simple « blague de jeunes », mais considéré comme la continuation clandestine de la guerre civile. Le KKK agissait en mode guérilla, ciblant notamment les soldats noirs des US Colored Troops, des régiments composés d’anciens esclaves ayant combattu pour l’Union.

Mémoire conflictuelle

À Pulaski, la mémoire du KKK reste un sujet sensible. Les habitants évitent souvent d’en parler directement, préférant dire qu’ils viennent du comté de Giles plutôt que de Pulaski. Une statue inaugurée en 2023 rend hommage aux US Colored Troops, ces soldats noirs de l’Union, mais cette initiative contraste avec l’histoire locale. Une plaque commémorative, installée au début du XXe siècle par les United Daughters of the Confederacy (une association d’ultradroite encore active), a été retournée contre un mur par son propriétaire pour marquer son rejet. Cette association, liée à l’extrême droite, a longtemps glorifié le KKK et la cause confédérée. Aujourd’hui, les débats sur ce passé restent vifs dans la région.

Lettre de menace historique

Une lettre de menace signée par le KKK, découverte récemment par l’historien Cochran Pruett, révèle l’ampleur de la violence dès les origines du mouvement. Adressée à Angelo Cox, un habitant blanc ayant soutenu l’Union pendant la guerre, elle se termine par le dessin d’un cercueil. Cox, craignant pour sa vie, a quitté Pulaski pour le Kansas. Cette lettre, authentifiée par Pruett grâce à des recoupements historiques, est considérée comme l’un des rares documents écrits par le premier KKK ayant survécu jusqu’à aujourd’hui. Elle illustre la terreur instaurée dès 1865 dans la région.

Réactions locales contrastées

Les avis sur le KKK divergent fortement à Pulaski. Edward Corlew, ancien militaire blanc de 70 ans, évoque un contexte de désarroi politique après la guerre, tout en reconnaissant les exactions commises par l’organisation. John F. Nelson, vétéran noir de 88 ans ayant vécu la ségrégation, minimise la violence initiale du KKK, suggérant que ses membres n’auraient pas pu massacrer leurs anciens voisins esclaves. Cette interprétation est contestée par les historiens, qui soulignent le caractère violent du premier Klan. Les tensions autour de ce passé resurgissent régulièrement, comme en 1989, lorsque des militants suprémacistes blancs ont tenté d’organiser une manifestation à Pulaski pour le Martin Luther King Day, mais ont été bloqués par la fermeture de tous les commerces de la ville.

Art et réconciliation

Face à l’omerta locale, des initiatives artistiques tentent de réhabiliter la mémoire des figures noires de l’histoire de Pulaski. Bernice Davidson, une artiste juive originaire de Summertown, peint des fresques rendant hommage à des personnalités comme Z. Alexander Looby, avocat des droits civiques, ou Matt Gardner, ancien esclave devenu philanthrope. Son travail, intitulé The Unsung Heroes Project, a suscité des réactions hostiles, comme une proposition sarcastique d’ajouter une robe du KKK à sa collection. Ces projets illustrent les difficultés à affronter un passé encore douloureux, où les symboles de la ségrégation et de la suprématie blanche restent ancrés dans la mémoire collective.

Ce que ça pourrait changer

À Pulaski, les tensions mémorielles se matérialisent même dans les cimetières. Lors des célébrations du 4 juillet 2026, un feu d’artifice a été tiré au-dessus des tombes du cimetière de Maplewood. Ces tombes incluent un carré réservé aux Afro-Américains, souvent anonymes, et un secteur soigneusement entretenu où reposent des officiers confédérés, dont plusieurs fondateurs du KKK. Cette proximité physique entre les victimes et leurs bourreaux symbolise les contradictions d’une ville qui célèbre son indépendance tout en portant les stigmates d’un passé raciste. Les célébrations nationales masquent mal les mémoires divisées de Pulaski.

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