« Chère Madame Curie », « Cher Monsieur Einstein » : ce que deux génies se confiaient l’un à l’autre dans leurs lettres
On connaît Einstein et Curie pour leurs révolutions scientifiques, beaucoup moins pour ce qui les liait. Durant des années, les deux savants ont pourtant échangé des lettres intimes, longtemps restées dans l'ombre.
En octobre 2026, l’autrice polonaise Ewa Łabno-Falęcka a présenté à Ulm un livre réunissant 25 lettres et une carte postale échangées entre Albert Einstein et Marie Curie entre 1911 et 1932. Ces documents, longtemps restés dans l’ombre, révèlent une amitié profonde entre les deux scientifiques, marquée par des confidences et une complicité intellectuelle. Conservés dans des archives pendant des décennies, ces échanges portent encore les traces de la radioactivité à laquelle Marie Curie fut exposée lors de ses travaux sur le radium et le polonium, deux éléments qu’elle avait découverts. Les lettres, conservées notamment à la Bibliothèque nationale de France et à l’université hébraïque de Jérusalem, n’avaient jamais été numérisées à Paris avant cette publication.
Tout commence en octobre 1911 lors du premier conseil Solvay à Bruxelles, un événement majeur qui réunissait l’élite de la physique mondiale. Einstein, alors jeune chercheur, est impressionné par la rigueur scientifique de Marie Curie, tandis qu’elle perçoit en lui un talent exceptionnel. À cette époque, la presse française s’acharne contre Marie Curie, l’accusant à tort d’une liaison avec un homme marié. Einstein lui écrit pour la soutenir et lui conseiller de ne pas prêter attention aux rumeurs. Cette lettre marque le début d’une amitié qui durera près de vingt ans, faite de respect mutuel et d’échanges personnels et professionnels. Einstein l’invite dans sa famille et s’excuse parfois de ses manières directes, tandis que Marie Curie lui confie ses projets comme une randonnée prévue dans les Alpes suisses.
Au fil de leur correspondance, Einstein et Marie Curie abordent régulièrement leurs recherches. Ils discutent notamment de l’interaction des rayons X avec les cristaux, un sujet qui intéresse particulièrement Marie Curie, dont les travaux portaient sur les rayonnements. Pendant la Première Guerre mondiale, elle a mis ses connaissances au service des soldats en conduisant des véhicules équipés d’appareils de radiologie jusqu’au front. Elle faisait partie des premières femmes à obtenir un permis poids lourd. Leurs lettres révèlent aussi des aspects plus intimes de leur vie, comme leurs choix de carrière ou leurs voyages. Einstein, par exemple, s’excuse auprès de Marie Curie pour ses manières parfois rudes, tandis qu’elle partage ses projets personnels avec lui.
Pour retrouver ces lettres, Ewa Łabno-Falęcka a exploré des archives dans plusieurs pays, dont la Bibliothèque nationale de France et l’université hébraïque de Jérusalem, qui conserve 85 000 documents liés à Einstein. À Paris, les lettres n’avaient jamais été numérisées, et leur consultation a révélé une particularité inattendue : les documents présentaient encore des traces de radioactivité. En effet, Marie Curie avait travaillé pendant des années au contact du radium et du polonium, deux éléments radioactifs qu’elle avait découverts. Ces traces peuvent persister pendant des siècles. Avant toute consultation, il a donc fallu retirer les poussières radioactives présentes sur les feuillets. Ses carnets sont aujourd’hui conservés dans des boîtes doublées de plomb pour éviter toute exposition dangereuse.
Dans les années 1920, le ton des échanges entre Einstein et Marie Curie devient plus grave. Tous deux siègent dans une commission de la Société des Nations dédiée à la coopération scientifique. Einstein, en tant que juif, se sent de plus en plus visé par l’antisémitisme qui se développe en Europe. Il menace même de quitter cette commission, reflétant les tensions politiques et sociales de l’époque. Cette période illustre comment leurs vies personnelles et professionnelles étaient influencées par le contexte historique, notamment les persécutions et les défis auxquels ils étaient confrontés en tant que scientifiques renommés mais aussi en tant qu’individus.

