«Si j'avais vécu à cette époque, j'aurais pu disparaître»: en Argentine
[Épisode 3/3] Des militants de tout âge reprennent la lutte pour que jamais la mémoire ne meure. Avec la disparition progressive des Mères, leur combat change de mains.
Les Mères de la place de Mai (ou Madres de Plaza de Mayo) forment un mouvement historique argentin né en 1977, pendant la dictature militaire (1976-1983). Ces femmes, souvent des mères ou grands-mères, manifestent chaque jeudi sur la place de Mai à Buenos Aires pour exiger la vérité sur la disparition de leurs enfants et petits-enfants, victimes de la répression politique. Leur symbole est un foulard blanc, souvent noué autour de la tête, et leur combat repose sur la mémoire et la justice. Ana Paula Balacrini, militante octogénaire, en est une figure emblématique. Elle n’a pas perdu de proche sous la dictature, mais s’engage pour transmettre leur histoire, notamment aux jeunes générations. Le mouvement reste actif aujourd’hui, mêlant lutte pour les droits humains et résistance face à l’oubli.
La transmission de la mémoire des disparitions sous la dictature est au cœur du mouvement. Ana Paula Balacrini, bien que n’ayant pas vécu directement ces événements, consacre une pièce de sa maison à raconter leur histoire à tous ceux qui s’y intéressent, avec une attention particulière pour les jeunes. Jessie, militante de 20 ans, incarne cette nouvelle génération : elle emmène sa fille Hebe, âgée de 6 mois et nommée en hommage à Hebe de Bonafini (figure fondatrice des Mères de la place de Mai), aux rassemblements. Pour Jessie, la mémoire ne s’apprend pas seulement dans les livres, mais se vit au quotidien. Elle souligne que « certaines choses ne s’enseignent pas, elles se vivent », montrant comment l’engagement se transmet par l’exemple et la présence sur le terrain.
Maïté Escarbito, 20 ans, représente la jeunesse argentine engagée dans la lutte pour les droits humains. Bien que sa famille n’ait pas été directement touchée par la dictature, elle se sent concernée par les disparitions potentielles de son époque. Son engagement a commencé par la défense du droit à l’avortement, mais elle a rapidement élargi son combat à d’autres causes, comme l’accès aux droits fondamentaux face à un gouvernement perçu comme défaillant. Maïté utilise les réseaux sociaux, la musique et le cinéma pour sensibiliser les jeunes, tout en critiquant leur tendance à privilégier les écrans au détriment des actions collectives. Pour elle, « la vie ne se passe pas sur un écran », et la lutte doit se mener dans la rue et les institutions.
Le rassemblement des Mères de la place de Mai dépasse désormais le cadre de leur combat historique pour inclure des revendications plus larges, liées à la crise économique et sociale que traverse l’Argentine. Une banderole portée par les militants dénonce « le manque de travail comme un crime », reflétant l’épuisement d’un peuple confronté à une précarité croissante. Malgré cette situation difficile, les manifestants gardent un espoir fragile mais tenace. Ana Paula Balacrini résume cet état d’esprit en affirmant que « ici, il n’y a que de l’amour, jamais de haine », soulignant la persistance d’une solidarité collective face à l’adversité.
Le mouvement des *Mères de la place de Mai* illustre une mémoire qui ne se fige pas dans le passé, mais s’inscrit dans le présent. Pour Jessie, *« une mémoire fertile »* est une mémoire vécue et active, qui inspire les générations futures. Le combat des militantes, comme Ana Paula ou Maïté, montre que la lutte pour la vérité et la justice ne s’arrête pas avec la fin d’un régime autoritaire. Elle s’adapte aux enjeux contemporains, comme la défense des droits sociaux ou la transmission aux jeunes. Leur présence hebdomadaire sur la place de Mai symbolise cette continuité : *« Même si nous sommes peu aujourd’hui, nous sommes là, et demain, nous serons encore là. »*

