En larguant 200 000 barils de déchets radioactifs dans l'Atlantique, les Américains et Français ont peut-être bouleversé les écosystèmes marins
Plus de 200 000 fûts de déchets radioactifs gisent dans les abysses de l'Atlantique Nord-Est. La mission NODSSUM du CNRS a plongé à leur contact et découvert des conteneurs éventrés.
Entre les années 1946 et 1993, les États-Unis et la France ont immergé environ 200 000 barils contenant des déchets radioactifs dans l’océan Atlantique, principalement au large des côtes européennes. Ces déchets provenaient principalement des activités nucléaires civiles et militaires des deux pays. Un baril est un conteneur métallique standardisé, souvent utilisé pour stocker ou transporter des matières dangereuses. La radioactivité désigne l’émission de particules ou de rayonnements par certains atomes instables, comme l’uranium ou le plutonium, qui peuvent endommager les cellules vivantes et provoquer des maladies graves. Les déchets en question contenaient des substances comme le césium-137, le strontium-90 ou le cobalt-60, des éléments radioactifs à longue durée de vie. Les sites d’immersion étaient situés dans des zones profondes, parfois à plus de 4 000 mètres, où les courants marins pourraient, selon les scientifiques, disperser ces déchets sur de vastes étendues.
L’immersion de ces déchets radioactifs dans l’Atlantique soulève des craintes quant à leur impact sur les écosystèmes marins. Les scientifiques craignent que les substances radioactives ne contaminent les organismes vivants, comme les poissons, les crustacés ou les coraux, à travers la chaîne alimentaire. Par exemple, le césium-137 peut s’accumuler dans les tissus des poissons et être ingéré par les humains qui les consomment. Les effets de cette contamination pourraient inclure des mutations génétiques, des maladies ou des perturbations des écosystèmes. Les zones concernées, comme la fosse de l’Atlantique Nord, abritent une biodiversité riche et des espèces endémiques, ce qui rend les risques encore plus préoccupants. Les études menées jusqu’à présent restent limitées, mais des traces de radioactivité ont déjà été détectées dans certains organismes marins à proximité des sites d’immersion.
L’immersion de déchets radioactifs en mer était autorisée par des conventions internationales, comme la Convention de Londres (1972), qui encadrait le rejet de déchets en mer. Les États-Unis et la France ont utilisé cette pratique jusqu’à son interdiction progressive dans les années 1990, en raison des pressions internationales et des risques environnementaux. Cependant, les déchets déjà immergés n’ont pas été retirés, et leur localisation exacte reste partiellement inconnue. Les deux pays ont justifié ces pratiques par la nécessité de gérer des déchets difficiles à stocker à terre, notamment en raison de leur volume ou de leur dangerosité. Aujourd’hui, les conventions internationales, comme la Convention OSPAR (pour la protection de l’Atlantique Nord-Est), interdisent strictement l’immersion de déchets radioactifs en mer, mais les séquelles du passé persistent.
Les risques sanitaires liés à la consommation de produits de la mer contaminés par des déchets radioactifs sont encore mal évalués. Les autorités sanitaires soulignent que les niveaux de radioactivité mesurés jusqu’à présent dans les poissons et fruits de mer restent généralement inférieurs aux seuils réglementaires. Cependant, des incertitudes subsistent, notamment sur les effets à long terme d’une exposition chronique à de faibles doses de radioactivité. Les populations locales, comme celles des îles Féroé ou de la Bretagne, pourraient être plus exposées en raison de leur consommation régulière de produits marins. Les scientifiques appellent à une surveillance accrue des zones concernées et à des études épidémiologiques pour évaluer d’éventuels impacts sur la santé humaine.
Surveiller les sites d’immersion de déchets radioactifs dans l’Atlantique représente un défi logistique et scientifique majeur. Les profondeurs océaniques, les courants marins et l’étendue des zones concernées rendent les opérations de surveillance complexes et coûteuses. Les technologies utilisées, comme les robots sous-marins ou les capteurs de radioactivité, permettent de cartographier partiellement les sites, mais leur couverture reste limitée. De plus, les données disponibles sont souvent fragmentaires, car les études menées dans les années 1970 à 1990 étaient moins précises qu’aujourd’hui. Les scientifiques soulignent la nécessité de financer des programmes de recherche internationaux pour mieux comprendre la dispersion des déchets et leurs impacts sur les écosystèmes marins.

