Le seul recyclage que vous aurez sera la guerre
Cet article prolonge le débat sur l’« écologie de guerre » pour montrer que le capital brun ne se recycle pas en vert mais en kaki. À partir du cas de l’actuelle guerre impérialiste contre l’Iran, et s’appuyant sur de nombreuses données empiriques, les auteurs montrent de manière implacable que la guerre étasunienne nourrit le militarisme en Europe.
L’écologie de guerre est un concept développé par le chercheur Pierre Charbonnier pour décrire une approche des politiques climatiques motivée par des impératifs militaires et géopolitiques. Selon cette idée, les technologies bas carbone (comme les énergies renouvelables) pourraient servir de bouclier contre la dépendance aux énergies fossiles, souvent utilisées comme armes politiques ou économiques. Par exemple, la guerre en Ukraine a poussé l’Europe à réduire sa consommation de gaz russe, accélérant sa transition énergétique. Cependant, cette écologie de guerre est critiquée car elle risquerait de renforcer les logiques impérialistes plutôt que de transformer les modes de production. Selon Charbonnier, l’Europe doit gagner en autonomie énergétique pour éviter une vassalisation face aux États-Unis ou à d’autres puissances.
Le philosophe Vincent Rissier, dans son livre Contre l’écologie de guerre, remet en cause cette approche. Il argue que l’Occident a historiquement profité d’un mirage de paix carbone, grâce à l’exploitation des ressources des pays périphériques (pays en développement) pendant le XXe siècle. Selon lui, une écologie de guerre ne ferait qu’accélérer un nouvel âge du capitalisme, sans résoudre les inégalités structurelles. Rissier propose plutôt de construire un mouvement anti-guerre en France, en analysant les rivalités entre puissances impérialistes. Il souligne que les interventions militaires (comme en Iran) servent surtout à maintenir l’accès aux ressources pour les pays du centre (États-Unis, Europe), au détriment des populations locales.
L’article introduit la notion de fractions du capital, un concept marxiste désignant les différents groupes d’investisseurs et d’entreprises qui défendent des intérêts économiques spécifiques. Par exemple, les industriels des énergies fossiles s’opposent aux entreprises des énergies renouvelables. Ces fractions influencent les décisions politiques via des lobbies et des alliances changeantes. L’État, selon les auteurs, n’agit pas pour un intérêt général imaginaire, mais arbitre entre ces fractions en fonction de leur poids économique et politique. Ainsi, la transition écologique en Europe dépend moins d’une volonté politique désintéressée que des rapports de force entre ces groupes, eux-mêmes contraints par la mondialisation.
La guerre actuelle en Iran est analysée comme le résultat de deux dynamiques : d’abord, une crise interne aux États-Unis, aggravée par les politiques pro-riches de Donald Trump, qui a fragilisé le compromis social américain. Ensuite, une stratégie israélienne visant à empêcher l’émergence de puissances régionales concurrentes en Asie occidentale, une doctrine appelée tonte de pelouse (mowing the grass). Cette guerre permet aux États-Unis de rouvrir des espaces d’accumulation (accès à des ressources ou marchés) et de reporter leurs contradictions internes vers l’extérieur. Pour Israël, elle sert à affaiblir l’Iran, considéré comme une menace. Cependant, cette guerre aggrave la crise humanitaire en Iran, où le régime durcit la répression contre sa population.
Un choc fictif simulant un effondrement de 30 % du capital productif dans les secteurs des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) au Moyen-Orient révèle des impacts économiques majeurs. En valeur absolue, les pays les plus touchés indirectement sont la Chine (2 923 milliards de dollars), les États-Unis (2 481 milliards) et l’Europe de l’Ouest (2 034 milliards). Relativement à leur stock de capital, les régions les plus exposées sont l’Asie importatrice (24,9 % pour l’Inde, 21,4 % pour la Chine), l’Afrique du Nord (9,1 %) et la Russie (9,7 %). Le détroit d’Ormuz, par lequel transite 84 % du pétrole du Golfe, est un point de vulnérabilité clé : sa fermeture frapperait d’abord l’Asie, qui importe 69 % du pétrole passant par ce détroit.
Les pays les plus pauvres, déjà vulnérables, subissent de plein fouet les répercussions de la guerre en Iran. Les perturbations d’approvisionnement en énergie et les perturbations logistiques aggravent leur étranglement économique. Selon le FMI, au moins 12 pays pourraient demander des prêts d’urgence pour faire face à la crise, avec une demande potentielle de 20 à 50 milliards de dollars. Cette situation renforce la dépendance de ces pays envers les institutions financières internationales basées à Washington, comme le FMI ou la Banque mondiale, consolidant ainsi l’impérialisme informel des États-Unis. Les populations locales, déjà sous pression, voient leurs conditions de vie se dégrader davantage.
Les États-Unis sont moins directement touchés par la guerre en Iran que d’autres régions, car ils importent très peu via le détroit d’Ormuz (seulement 7 % de leur consommation de pétrole en 2024). Au contraire, ils sont devenus exportateurs nets de brut pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale, avec 5,2 millions de barils exportés par jour. Cette autonomie énergétique leur permet de mieux résister aux chocs géopolitiques. Cependant, leur politique extérieure reste marquée par des contradictions internes, notamment entre les fractions du capital favorables à une approche isolationniste (comme sous Trump) et celles qui défendent une présence militaire globale pour sécuriser les marchés et les ressources.
L’article souligne que la transition écologique en Europe est entravée par sa subordination aux États-Unis et à leurs intérêts impérialistes. Les fractions du capital européennes, contraintes par leur insertion dans l’économie mondiale, privilégient des solutions qui ne remettent pas en cause leur dépendance aux États-Unis. Par exemple, l’Europe a accéléré son recours au gaz naturel liquéfié (GNL) américain après la guerre en Ukraine, plutôt que de développer des alternatives indépendantes. Cette subordination enterre toute chance d’une *planification écologique par le haut* en Europe, c’est-à-dire une politique climatique ambitieuse et autonome, pilotée par les États.

