André Breton, sondeur de rêves
En 1916, André Breton est infirmier à Saint-Dizier en Haute-Marne. Au fil des interrogatoires aux soldats traumatisés, le jeune homme découvre le potentiel de l'inconscient pour la création poétique.
En juillet 1916, pendant la Première Guerre mondiale, André Breton, un jeune homme de 20 ans, travaille comme infirmier militaire au centre neuro-psychiatrique de Saint-Dizier, en Haute-Marne. Il est alors étudiant en médecine et se destine à une carrière de médecin, mais il nourrit aussi une passion pour la poésie. Breton a déjà écrit des poèmes et les a envoyés à des figures littéraires comme Paul Valéry et Guillaume Apollinaire, qui l’ont encouragé. À cette époque, il découvre les œuvres de psychiatres pionniers comme Jean-Martin Charcot et Emil Kraepelin, ainsi que les théories de Sigmund Freud, encore peu connu en France dans les années 1910. Ces lectures et son expérience à l’hôpital marqueront profondément sa pensée future.
La Première Guerre mondiale cause des souffrances physiques et psychologiques massives. En Haute-Marne, l’hôpital de Saint-Dizier accueille de nombreux soldats évacués du front pour troubles mentaux, souvent liés aux traumatismes causés par les bombardements et l’horreur des tranchées. Ces soldats, traumatisés par les tirs d’artillerie, deviennent les patients de Breton. Leurs récits, marqués par la folie et la détresse, révèlent une richesse poétique inattendue. Breton est fasciné par leurs réponses, notamment lors d’interrogatoires où il leur demande : « Avec qui la France est-elle en guerre ? Et à quoi rêvez-vous la nuit ? ». Il note que leurs mots ont « l’allure de poèmes », ce qui le pousse à s’interroger sur le lien entre inconscient et création artistique.
Pendant son service à Saint-Dizier, Breton étudie les ouvrages de Sigmund Freud, médecin viennois qui développe la théorie de l’inconscient au début du XXe siècle. Freud affirme que nos pensées, nos rêves et nos actes sont influencés par des forces psychiques cachées, souvent liées à des désirs refoulés ou à des traumatismes. Breton est marqué par cette idée et commence à envisager que l’exploration de l’inconscient pourrait révolutionner la poésie. Il écrit à Apollinaire : « Rien ne me frappe tant que les interprétations de ces fous », soulignant l’importance des rêves et des associations d’idées dans la création littéraire. Cette révélation devient un pilier de sa future réflexion surréaliste.
En novembre 1916, Breton est envoyé comme brancardier près de Verdun pour deux mois, en raison du manque de personnel médical. Il travaille dans des conditions extrêmes, triant les blessés dans une cave éclairée par une lampe à acétylène. Il écrit plus tard dans le poème « Soldat » : « Je m’éclaire aux lampes d’Aladin », évoquant à la fois l’obscurité de la guerre et la lumière de la poésie. Cette expérience, marquée par l’horreur et la dérision, renforce sa conviction que la poésie doit refléter la folie et la révolte, même dans les circonstances les plus sombres.
Après son passage à Verdun, Breton retourne à Paris, où il travaille à l’hôpital du Val-de-Grâce. Il fréquente de plus en plus Guillaume Apollinaire, qui se remet d’une blessure causée par un obus. Breton côtoie aussi d’autres jeunes médecins comme Louis Aragon et Paul Éluard, qui partagent ses interrogations sur la guerre et la création artistique. Son séjour à Saint-Dizier et ses lectures de Freud ont profondément influencé sa vision de la poésie. À 20 ans, il comprend que l’inconscient peut être une source d’inspiration majeure pour réinventer l’écriture, posant les bases de ce qui deviendra plus tard le mouvement surréaliste.
En 1916, Breton, Aragon et Éluard sont réunis par leur expérience de la guerre et leur fascination pour l’inconscient. Leur rencontre marque le début d’une réflexion collective qui aboutira à la création du surréalisme, un mouvement artistique et littéraire visant à libérer l’imagination en explorant les rêves, les hallucinations et les associations d’idées. Breton, inspiré par Freud et par les récits des soldats, devient le chef de file de ce mouvement. Le surréalisme, dont les premiers cris résonnent à cette époque, cherche à *« tuer l’art »* traditionnel pour le remplacer par une expression plus libre et plus proche de l’inconscient. Ce courant influencera profondément l’art et la littérature du XXe siècle.

