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Philosophie

Le pari de l’hydrogène bas-carbone

AOC Media · mis à jour il y a 22 j

Climat, souveraineté, compétitivité : l'Europe n'arrive pas à trancher. La transition énergétique réduit les imports de gaz russe mais crée de nouvelles dépendances envers la Chine pour les équipements.

Un trilemme européen

L’Europe fait face à un dilemme complexe entre trois enjeux majeurs : le climat, la souveraineté industrielle et la compétitivité économique. Le premier objectif vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre pour lutter contre le réchauffement climatique. Le second cherche à limiter la dépendance de l’Europe envers des pays étrangers pour ses approvisionnements énergétiques ou technologiques, comme ce fut le cas avec les importations massives de gaz russe avant la guerre en Ukraine. Enfin, la compétitivité désigne la capacité des entreprises européennes à produire des biens et services à des prix compétitifs sur les marchés internationaux. Ces trois priorités entrent souvent en conflit, car les solutions adoptées pour en satisfaire une peuvent nuire aux autres. Par exemple, la transition vers des énergies bas-carbone peut réduire les importations de gaz fossile, mais elle peut aussi créer de nouvelles dépendances, notamment envers la Chine pour les équipements électriques comme les panneaux solaires ou les batteries.

La transition énergétique

La transition énergétique en Europe consiste à remplacer progressivement les énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon) par des sources d’énergie bas-carbone, principalement issues de l’électricité produite à partir d’énergies renouvelables (éolien, solaire) ou nucléaire. L’objectif est de diminuer l’empreinte carbone des activités humaines pour atteindre la neutralité carbone d’ici 2050, conformément aux accords climatiques internationaux. Cette transition implique des changements majeurs dans les modes de production et de consommation d’énergie. Par exemple, les voitures thermiques sont remplacées par des véhicules électriques, et les chaudières à gaz par des pompes à chaleur. Cependant, cette transition nécessite des investissements colossaux de la part des ménages et des entreprises pour moderniser leurs équipements. Elle peut aussi entraîner une hausse des prix pour certains produits fabriqués avec des procédés à faible émission de carbone, en raison de coûts de production plus élevés.

Dépendance aux électro-États

La transition énergétique a révélé une nouvelle forme de dépendance pour l’Europe : celle envers les électro-États, c’est-à-dire des pays qui dominent la production d’équipements électriques nécessaires à cette transition. Historiquement, l’Europe a massivement importé ces équipements depuis la Chine, notamment les panneaux solaires photovoltaïques, les onduleurs, les batteries et autres composants essentiels. Par exemple, dans les années 2010, l’Europe a consenti à des importations massives de modules solaires en provenance de Chine, ce qui a affaibli ses propres filières industrielles locales. Cette dépendance pose un problème de souveraineté, car elle expose l’Europe à des risques géopolitiques, comme des perturbations d’approvisionnement ou des pressions commerciales de la part de ces pays. Elle soulève aussi des questions sur la compétitivité des industries européennes face à des concurrents étrangers mieux établis.

L’autonomie stratégique

Face à ces nouvelles dépendances et aux bouleversements géopolitiques récents (guerre en Ukraine, tensions commerciales avec la Chine, politiques protectionnistes des États-Unis), l’Union européenne (UE) a revu sa stratégie industrielle. En 2023, elle a lancé le Green Deal Industrial Plan, qui place l’autonomie stratégique de l’Europe sur un pied d’égalité avec les objectifs de neutralité carbone. L’autonomie stratégique désigne la capacité d’un pays ou d’un groupe de pays à produire localement les biens et services essentiels à son économie et à sa sécurité, sans dépendre excessivement d’autres États. Pour l’UE, cela signifie développer des filières industrielles locales pour les technologies vertes, comme l’hydrogène bas-carbone, afin de réduire les importations et de renforcer sa résilience face aux crises internationales.

L’hydrogène bas-carbone

L’hydrogène bas-carbone est présenté comme une solution potentielle pour résoudre le trilemme européen. Il s’agit d’un gaz qui peut être produit de manière décarbonée, par exemple en utilisant de l’électricité renouvelable pour électrolyser l’eau (on parle alors d’hydrogène vert). Contrairement à l’hydrogène gris, produit à partir de gaz naturel et émetteur de CO₂, l’hydrogène bas-carbone émet peu ou pas de gaz à effet de serre. Il pourrait servir à décarboner des secteurs difficiles à électrifier, comme l’industrie lourde (aciéries, cimenteries) ou le transport maritime et aérien. Cependant, son développement se heurte à plusieurs obstacles, notamment un problème de coordination entre les États membres de l’UE, des industries fragilisées par la concurrence internationale et une puissance publique dont le rôle industriel reste limité et contesté. Son succès dépendra de la capacité de l’Europe à investir massivement dans cette filière tout en évitant de nouvelles dépendances.

Ce que ça pourrait changer

Le développement de l’hydrogène bas-carbone se heurte à un problème structurel de coordination entre les différents acteurs européens. Les États membres de l’UE ont des priorités et des stratégies divergentes, ce qui rend difficile la mise en place d’une politique industrielle cohérente et ambitieuse. Par exemple, certains pays misent sur l’hydrogène pour décarboner leur industrie, tandis que d’autres privilégient d’autres solutions comme l’électrification directe. De plus, les industries européennes concernées (chimie, énergie, transport) sont souvent fragilisées par la concurrence internationale et manquent de moyens pour investir dans l’innovation. Enfin, la puissance publique en Europe dispose d’un mandat industriel limité, car ses actions sont encadrées par des règles de concurrence strictes et soumises aux aléas des consensus entre États membres, ce qui complique la prise de décision et la mise en œuvre de projets à grande échelle.

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