Au Mali, la très polluante production du bazin
Le processus de fabrication du bazin, qui intègre notamment de la soude caustique, crée de nombreux dommages pour les artisans et l’environnement. Faute de documentation et de contrôles, cette pollution est tolérée, souligne le média d’investigation burkinabè “Cenozo”..
Le bazin est un tissu traditionnel africain, plus précisément un coton damassé, reconnaissable à sa brillance et sa rigidité. Il est largement utilisé au Mali pour les grandes occasions comme les mariages, les baptêmes ou les fêtes religieuses. Chaque couleur et motif porté sur ce tissu a une signification sociale, culturelle ou symbolique, reflétant souvent le statut ou l'identité de la personne. À l'origine blanc, le bazin est ensuite teint avec des colorants artificiels pour obtenir les teintes variées recherchées. Ce tissu est devenu un élément incontournable de la garde-robe malienne, mais sa fabrication artisanale repose sur des procédés industriels polluants.
La soude caustique, appelée gala ségai en bamanan (langue bambara majoritaire au Mali), est un produit chimique essentiel dans la fabrication du bazin. Elle sert à dégraisser et blanchir les fils de coton avant la teinture. Cependant, ce composé est extrêmement dangereux : il provoque des brûlures graves de la peau, des lésions oculaires parfois irréversibles, des difficultés respiratoires et des intoxications sévères. Malgré ces risques, la soude caustique est vendue librement au Mali et utilisée sans protection par les artisans, souvent en l'absence de vêtements adaptés ou de masques. Son usage est toléré en raison d'un manque de contrôles et de documentation sur ses effets environnementaux et sanitaires.
Les déchets issus de la fabrication du bazin, notamment les eaux usées contenant de la soude caustique et des colorants, sont rejetés dans les cours d'eau et les zones maraîchères autour de Bamako. Une teinturière interrogée par le média Cenozo (Cellule Norbert Zongo pour le journalisme d'investigation en Afrique de l'Ouest) a vu ses cultures de tomates, piments et menthe détruites en une nuit par une eau polluée. Les pêcheurs locaux rapportent aussi une raréfaction des poissons, attribuée à ces rejets toxiques. Pourtant, ces impacts environnementaux restent peu documentés et mal connus, bien qu'ils soient réels et documentés par des enquêtes locales.
Les conditions de travail des teinturiers du bazin exposent directement les artisans à des produits chimiques nocifs. Dans les ateliers artisanaux de Bamako, les bassines d'eau colorée et chaude dégagent des vapeurs irritantes, provoquant toux et brûlures au visage chez les ouvriers. Les enfants sont particulièrement vulnérables aux accidents domestiques liés à ces produits, souvent stockés sans précaution. Les services d'urgence du centre hospitalo-universitaire Gabriel-Touré de Bamako reçoivent régulièrement des cas d'intoxication, avec des risques accrus de cancers liés à une exposition prolongée. Malgré ces dangers, les artisans continuent de travailler dans ces conditions en raison d'un manque de alternatives économiques.
Au Mali, la loi interdit explicitement le déversement de déchets industriels ou artisanaux dans les caniveaux, les cours d'eau ou les espaces publics. Pourtant, la pollution générée par la fabrication du bazin persiste en raison d'un manque criant de contrôles et de sanctions. Les produits chimiques utilisés, comme la soude caustique, sont accessibles librement sur les marchés, sans restriction ni formation préalable pour les utilisateurs. Selon Cenozo, cette pollution est donc « tolérée » en pratique, faute de moyens pour faire respecter la réglementation. Aucune étude exhaustive n'a été menée pour évaluer l'ampleur des dégâts environnementaux et sanitaires à long terme.
Le bazin occupe une place centrale dans la culture malienne, où il symbolise l'élégance et le statut social. Son importance économique est telle que des milliers d'artisans et de commerçants en dépendent pour leur subsistance. Cependant, cette dépendance à une production polluante et dangereuse pose un dilemme : comment concilier préservation d'un patrimoine culturel et protection de la santé publique et de l'environnement ? Les alternatives existent, comme l'utilisation de teintures naturelles ou de procédés moins toxiques, mais elles restent marginales en raison de leur coût ou de leur complexité. Le débat dépasse donc le cadre environnemental pour toucher à des questions sociales et économiques profondes.

