«Turandot»: princesse de glace, spectacle givré
Le spectacle à l’Opéra de Montréal interroge sur l’incapacité de notre époque à regarder des chefs-d’œuvre en face..
L’article évoque la création de l’opéra Turandot en 1926 par Giacomo Puccini, décédé en 1924 sans avoir pu terminer son œuvre. En octobre 2022, un article du Devoir intitulé « Quand l’opéra part à la casse » rapportait la destruction des décors et costumes de productions comme Turandot, jugées trop controversées dans le contexte du mouvement woke, qui remet en cause les représentations jugées racistes ou sexistes. Renaud Doucet, co-directeur artistique, avait alors plaidé pour la préservation de ces œuvres, notamment à l’approche du centenaire de la mort de Puccini en 2024. L’Opéra de Montréal a finalement produit Turandot en 2026, en coproduction avec Washington et Dallas, pour marquer le départ de Michel Beaulac, directeur artistique après 37 ans de service.
La production de Turandot à l’Opéra de Montréal se distingue par une scénographie radicalement différente des représentations traditionnelles. L’action, censée se dérouler à Pékin, est transposée dans un no man’s land totalitaire fictif des années 1950, symbolisé par une usine à gaz, des échafaudages et des passerelles. Les personnages de Ping, Pang et Pong, dont les noms sont jugés offensants, sont rebaptisés « intendant », « cuisinier » et « chancelier ». La mise en scène inclut des éléments surprenants comme des jeunes femmes en uniformes bolcheviques avec des caftans cosaques, ou une foule écrasant son visage contre le sol en implorant la Lune. Ces choix visent à universaliser le récit et à éviter tout folklorisme.
L’un des aspects les plus controversés de cette production est la réécriture de la fin de l’opéra. Puccini étant décédé avant de l’achever, une nouvelle conclusion a été commandée, alignée sur des valeurs contemporaines. Dans cette version, Turandot, initialement présentée comme une despote sanguinaire, se transforme en une déesse de la miséricorde sous l’influence de Calaf, un prince pacificateur. La scène finale, inspirée du duo d’Isolde et Tristan, se conclut par un baiser hollywoodien, scellant une morale géopolitique axée sur la victoire de la démocratie contre le totalitarisme. Cette réécriture a été justifiée par des incohérences jugées sexistes dans le livret original.
La production a également mis en lumière les performances des interprètes. Maida Hundeling incarne Turandot avec un volume vocal adapté, malgré quelques notes attaquées en dessous au début. Raymond Aceto, dans le rôle de Timur, a été salué pour sa justesse. Kirsten MacKinnon a offert une interprétation remarquable de son deuxième air, tout en étant moins à l’aise lors du premier. Andrea Shin, dans le rôle de Calaf, a montré une évolution notable après la pause, passant d’une prestation médiocre à une interprétation transfigurée. Le trio ministériel (Ping, Pang, Pong) a été jugé honorable, mais Mikelis Rogers, choisi par Francis Choinière, a surpassé son collègue Nathan Keoughan.
L’article soulève une question centrale : jusqu’où peut-on réécrire les œuvres du répertoire pour les adapter aux sensibilités contemporaines ? Les instigateurs de la réécriture de *Turandot* ont justifié leur démarche par des incohérences jugées sexistes. Cependant, cette approche interroge : si l’on modifie les opéras pour des raisons morales, où s’arrête la censure ? Le philosophe Raphaël Enthoven critique cette tendance, affirmant que « la morale n’a rien à voir avec l’art » et que les censeurs d’aujourd’hui, se percevant comme progressistes, amputent les œuvres de leur immoralisme, réduisant ainsi leur complexité. Il souligne un paradoxe : les conservateurs d’aujourd’hui sont souvent les progressistes qui imposent leurs valeurs.

