Tu retourneras au purin
Dans “La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes)”, Rebekka Deubner photographie le territoire des mégabassines, à la rencontre des paysan·nes et de leur milieu. Puis l’autrice Estelle Benazet Heugenhauser prend le prétexte d’une virée en bus dans les Deux-Sèvres pour mêler paysages, mémoire intime et sabotage dans un texte superbe.
L'article est un extrait de la nouvelle Tu retourneras au purin, publiée dans le livre La terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) en 2026. Ce livre, coécrit par Rebekka Deubner, Julie Héraut et Estelle Benazet Heugenhauser, explore les paysages et les tensions sociales des Deux-Sèvres à travers une fiction. L'extrait suit une narratrice revenue dans sa région natale, traversant les paysages ruraux et périurbains en bus pour rejoindre sa famille lors des fêtes de Noël. Le récit mêle souvenirs d'enfance, observations contemporaines et critiques des transformations économiques et écologiques du territoire. Le titre fait référence à une phrase biblique, détournée pour évoquer un retour aux origines, ici symbolisé par le purin, un engrais naturel issu de la décomposition des déchets organiques, souvent associé à l'agriculture traditionnelle.
La narratrice évoque une professeure de sciences au collège, surnommée Madame Cestbeaulavie par les élèves en raison de sa phrase récurrente : « C’est beau la vie, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. » Cette phrase résume le principe de conservation de la matière, illustré par le cycle de l'eau : évaporation, condensation, précipitations et ruissellement. La professeure, portant une blouse blanche et ayant des cheveux gris argentés en brosse, enseignait aussi les opportunités professionnelles locales, notamment dans l'ingénierie et les bioindustries. Elle présentait des schémas sur des rouleaux de tissu plastifié pour expliquer des concepts comme la fermentation microbienne, la culture cellulaire ou les bioréacteurs, utilisés pour produire des médicaments (vaccins, insuline) ou des biopesticides. Les élèves, moqueurs, ne percevaient pas l'optimisme de ces perspectives.
La narratrice questionne le modèle économique des entreprises de biotechnologie locales, qui fabriquent à la fois des produits soignant le cancer et des produits engendrant des maladies (comme certains pesticides ou polluants). Elle souligne l'ambiguïté de leur rentabilité : « Qu’est-ce qui est le plus rentable, créer la mort ou créer la vie ? » Ces entreprises, souvent subventionnées, génèrent des profits élevés, comme en témoignent les données citées : une augmentation du chiffre d’affaires de 870 % entre 2022 et 2023, et un montant similaire entre 2023 et 2024. Leur modèle repose sur des partenariats entre acteurs locaux (biotech, spiritueux, banques) et des multinationales comme Carrefour, avec seulement 5 % de produits locaux dans leurs approvisionnements. Ces structures sont présentées comme des exemples de transition écologique, mais leur impact réel sur l'environnement et les territoires reste discutable.
Le récit mentionne l'arrivée de supérettes autonomes, des magasins sans personnel où les clients scannent eux-mêmes leurs achats via une application et un compte personnel. Ces commerces, présentés comme innovants et écologiques, sont en réalité des projets soutenus par des subventions publiques (plus d’un demi-million d’euros) et des partenariats entre grands groupes (Carrefour à 70 %, marques industrielles à 25 %) et producteurs locaux (à moins de 50 km). Leur slogan, « demain devient possible », et leurs labels (transition écologique, initiative sociale et solidaire) masquent une logique de standardisation et de dépendance aux circuits industriels. Leur déploiement dans les villages, souvent accueilli favorablement par les maires, illustre la précarisation des commerces locaux traditionnels, comme le montre l'exemple de Josy Boutique, une boutique de mode ayant fait faillite dans le village de Mauzé-sur-le-Mignon.
Josy Boutique était une boutique de mode ouverte dans les années 1980 par Josy, une femme locale, et son mari Yvon, ancien gendarme et colon rapatrié d’Afrique du Nord. Le couple avait hypothéqué sa ferme et ses terres pour financer la boutique, rêvant de modernité et de réussite urbaine. Le projet a échoué, entraînant la banqueroute et une vie dans une studette en périphérie de Niort. L’histoire est racontée avec ironie par la famille, qui moquait le rêve de Josy et son ambition démesurée. Cet échec symbolise les difficultés des petits commerces ruraux face à la mondialisation et à la concurrence des grandes enseignes, ainsi que les risques financiers liés aux projets personnels dans un contexte économique incertain.
Le récit évoque des banderoles et des graffitis dans le village de Mauzé-sur-le-Mignon, dénonçant les mégabassines (grands réservoirs d’eau artificiels) et les accords commerciaux comme celui du Mercosur, perçus comme une menace pour l’agriculture locale et la santé. Les slogans, comme « Moins de paysan·nes c’est plus de malades » ou « Stop mégabassines », reflètent une opposition croissante aux projets industriels et agricoles intensifs dans les Deux-Sèvres. Ces mobilisations, portées par des militants écologistes et des agriculteurs bio, s’inscrivent dans un mouvement plus large de réveil alimentaire et de défense des territoires ruraux contre les modèles extractivistes. La narratrice mentionne aussi sa cousine, maraîchère bio devenue militante, qui incarne cette résistance.
Le voyage en bus devient une introspection où la narratrice revisite ses souvenirs d’enfance, notamment avec sa cousine, dans les champs de blé. Ces moments, marqués par des jeux innocents (courir dans les épis, se cacher), contrastent avec les paysages contemporains marqués par l’industrie et la pollution. La narratrice évoque aussi des images de machines agricoles (comme les *moissonneuses-batteuses*), de déchets brûlés ou de mains gantées manipulant des matériaux toxiques, suggérant une dégradation de l’environnement. Le trajet, rythmé par les arrêts de bus et les paysages qui défilent, devient une métaphore des transformations du territoire, entre nostalgie du passé et critique du présent.

