À la recherche du Québec : Les géants aux pieds d’argile
En Abitibi-Témiscamingue, vivre sa vie d’homme n’est pas ce qu’il y a de plus facile..
L’article évoque un passé difficile en Abitibi-Témiscamingue, une région du nord-ouest du Québec. L’auteur décrit son arrière-grand-père, Jean-Baptiste, né en 1921, comme un bûcheron analphabète ayant vécu une vie de précarité dans ce territoire alors en développement. La région, autrefois couverte de forêts et de marécages, a attiré des travailleurs manuels comme lui, souvent issus de milieux défavorisés. Leur quotidien était marqué par des conditions de vie rudes, un manque d’opportunités économiques et une absence de soutien social. Cette histoire familiale illustre les défis structurels auxquels la région a été confrontée pendant des générations, où l’industrie forestière et les usines locales dominaient l’économie locale.
Deny Bertrand, 47 ans, incarne la détresse masculine en Abitibi-Témiscamingue. Issu d’une famille ouvrière, il a travaillé dans une usine locale, comme son père avant lui, dans un milieu où les boss (patrons) et les ouvriers forment deux classes sociales distinctes. Deny décrit cette région comme une société oligarchique, un système où le pouvoir est concentré entre les mains d’une minorité privilégiée. Il évoque son épuisement, son recours au cannabis pour décompresser, sa dépression et une psychose l’ayant conduit à l’hôpital. Son parcours reflète les pressions subies par les hommes de la région : absence de droit à la vulnérabilité, obligation de travailler sans se plaindre, et isolement face à la souffrance. Deny a tenté de se suicider à 10 ans et a perdu trois connaissances par suicide.
L’Abitibi-Témiscamingue affiche un taux de suicide bien supérieur à la moyenne québécoise. En 2023, le Québec enregistrait 11,9 suicides pour 100 000 habitants, contre 22,4 en Abitibi-Témiscamingue, soit presque le double. Cette disparité s’explique en partie par le fait que les hommes de la région ont facilement accès à des armes à feu, rendant les actes suicidaires plus fréquents et plus violents. De plus, les hommes tardent à demander de l’aide par crainte d’être jugés ou de montrer une faiblesse. Cette situation a déjà mobilisé les autorités : entre 2017 et 2022, un plan d’action provincial, dirigé par le ministre Gaétan Barrette, avait permis de mettre en place des services d’aide, notamment pour les pères en contexte de séparation. Cependant, ce plan n’a pas été renouvelé après 2022.
L’économie de l’Abitibi-Témiscamingue repose depuis des décennies sur des usines locales, comme celle où Deny a travaillé. Ces établissements fournissent des emplois stables, mais leur fermeture ou leur déclin a des conséquences dramatiques. En juillet 2026, la scierie de Béarn a fermé, entraînant des dizaines de pertes d’emplois. À Témiscaming, l’usine Ryam pourrait subir le même sort en raison d’une guerre tarifaire déclenchée par Donald Trump, menant à des centaines de licenciements supplémentaires. Ces fermetures aggravent la précarité économique et sociale, poussant certains habitants à quitter la région pour trouver du travail, notamment dans les mines de l’Alberta ou dans l’Ouest canadien. Tommy Cousineau, directeur du Groupe Image, souligne que ces pertes d’emplois annoncent une crise majeure, avec une augmentation de l’itinérance et de la détresse.
L’itinérance en Abitibi-Témiscamingue est en hausse, notamment en raison de la hausse des prix des logements et des revenus insuffisants pour les personnes vivant de l’aide sociale. Tommy Cousineau, qui dirige le Groupe Image, une association d’aide aux hommes en détresse, observe une augmentation des situations de grande précarité. Par exemple, un homme dort dans sa voiture remplie de valises et de couvertures devant les locaux de l’organisme. Les logements abordables sont rares, et les ressources d’hébergement, comme celles proposées par le Groupe Image, sont insuffisantes face à l’ampleur des besoins. Cousineau travaille à ouvrir une nouvelle ressource pour accueillir ces personnes en situation de grande vulnérabilité.
Malgré la gravité de la situation, des solutions existent pour soutenir les hommes en détresse. Des services d’aide sont disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, gratuits, bilingues et confidentiels. Ils peuvent être joints par téléphone au 1 866 APPELLE (277-3553), par texto au 53 53 53, ou via le site suicide.ca. Deny Bertrand, après avoir surmonté ses crises, a trouvé un sens à sa vie en travaillant dans un refuge pour animaux sauvages et en recevant un soutien psychologique. Cependant, ces services restent sous-utilisés en raison de la réticence des hommes à demander de l’aide. Tommy Cousineau souligne que les initiatives locales, comme celles du Groupe Image, sont essentielles, mais leur portée est limitée face à l’ampleur des besoins dans la région.

