L’Europe doit apprendre à dire non à la Chine
La puissance industrielle de Pékin menace nos fondements économiques. Pour y répondre, l’Union peut transformer son marché en instrument de puissance.
En 2025, pour la première fois, l’Union européenne (UE) a enregistré un déficit commercial global avec la Chine, atteignant 360 milliards d’euros pour les échanges de biens. Ce déficit n’est pas compensé par les services, où l’UE ne dégage qu’un excédent de 21 milliards d’euros. Cela signifie que l’Europe achète bien plus de produits chinois qu’elle ne vend de services ou de biens en retour. Ce déséquilibre s’élève à 1 milliard d’euros par jour, selon Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Ce chiffre illustre la dépendance croissante de l’UE envers la Chine, notamment dans des secteurs stratégiques comme les batteries, les panneaux solaires ou l’automobile. Par exemple, la Chine produit 80 % des panneaux photovoltaïques mondiaux et 40 % des produits chimiques, ce qui lui donne un avantage concurrentiel majeur.
La Chine mène une politique industrielle coordonnée par l’État et le Parti communiste, visant à atteindre l’autonomie stratégique. Son plan Made in China 2025, lancé en 2015, cherche à réduire la dépendance aux technologies étrangères et à créer des champions nationaux capables de rivaliser sur la scène mondiale. Aujourd’hui, la Chine domine 37 % des biens manufacturés mondiaux et pourrait atteindre 45 % d’ici 2030. Elle utilise des subventions massives pour ses entreprises, comme des aides d’État directes ou des prêts à taux préférentiels. Selon l’OCDE, 60 % des parts de marché gagnées par la Chine depuis 20 ans s’expliquent par ces subventions, et non par une productivité ou une innovation supérieure. Par exemple, les constructeurs automobiles chinois bénéficient d’un coût de production inférieur de 30 à 40 % à celui des Européens, grâce à une intégration verticale et une automatisation poussée.
La concurrence chinoise met en péril des pans entiers de l’industrie européenne. Selon la Banque centrale européenne (BCE), 29 millions d’emplois en zone euro, soit 27 % de l’emploi total, sont directement exposés à cette concurrence. Les secteurs les plus touchés incluent l’automobile, où la Chine est devenue en 2023 le premier exportateur mondial de voitures, et la chimie. Les entreprises chinoises, souvent déficitaires, inondent le marché européen de produits à bas prix, rendant la concurrence impossible pour les industriels européens. Par exemple, un quart des entreprises chinoises opérant en Europe sont déficitaires, mais leur objectif n’est pas la rentabilité : il s’agit de conquérir des parts de marché à tout prix. Cette situation menace la souveraineté économique de l’Europe et sa capacité à innover.
La Chine utilise son marché intérieur comme un levier stratégique pour forcer le transfert de technologies. Depuis les années 1980, elle impose aux entreprises étrangères souhaitant y accéder de créer des coentreprises (partenariats avec des entreprises locales), ce qui permet aux acteurs chinois de s’approprier des savoir-faire. Par exemple, des constructeurs automobiles européens comme Volkswagen ou BMW ont dû s’associer à des partenaires chinois pour vendre sur place. Ces transferts de technologie ont permis à la Chine de faire émerger des champions nationaux comme BYD ou Geely, qui rachètent aujourd’hui des marques européennes (Geely a acquis Volvo en 2010). Cette stratégie a aussi permis à la Chine de dominer des secteurs clés comme les voitures électriques, où elle représente 60 % des ventes mondiales.
Face à cette situation, l’UE tente de trouver une réponse. En juin 2026, la Commission européenne a lancé un Mécanisme de consultation sur le commerce et l’investissement avec la Chine, dirigé par Maroš Šefčovič (commissaire européen au Commerce) et Wang Wentao (son homologue chinois). L’objectif est d’obtenir des mesures concrètes pour limiter les exportations chinoises vers l’Europe dans des secteurs sensibles, comme les panneaux solaires ou les batteries. Une échéance clé est fixée à début octobre 2026, avec une réunion des chefs d’État et de gouvernement à Bruxelles les 15 et 16 octobre. Deux options s’offrent à l’Europe : soit un statu quo qui risque de faire disparaître des industries entières, soit une riposte plus ferme, avec de nouveaux outils législatifs pour protéger son marché. Cependant, toute escalade comporte des risques, comme des représailles chinoises ou des divisions au sein de l’UE.
Malgré sa puissance industrielle, la Chine reste vulnérable sur un point : sa dépendance aux exportations vers le marché unique européen. Ce dernier représente un moteur essentiel de sa croissance économique et de sa stabilité sociale. Si l’Europe décide de durcir ses règles commerciales ou d’imposer des barrières douanières, la Chine pourrait subir des conséquences économiques majeures. Par exemple, une réduction des exportations vers l’Europe pourrait fragiliser son modèle de croissance, basé sur des ventes massives à l’étranger. Cette dépendance offre à l’UE un levier pour négocier ou imposer des conditions plus équilibrées. Cependant, cette stratégie nécessite une grande solidarité entre les États membres et une capacité d’innovation accrue pour réduire la dépendance aux produits chinois.

