En France, la double angoisse du déclin national et du déclassement personnel
Après les spectaculaires émeutes du 17 octobre 2026, ce chroniqueur de “Radio-Canada” dépeint dans un billet publié par “Le Devoir” une France économiquement exsangue et socialement cabossée, prête à tous les excès pour retrouver son éclat d’antan..
Le 17 octobre 2026, la France a connu des émeutes d'une ampleur exceptionnelle dans plusieurs villes, dont Paris, Lyon, Marseille et Limoges. Des manifestations initialement pacifiques ont dégénéré en violences urbaines, avec des saccages de commerces, des incendies de bâtiments publics et des affrontements avec les forces de l'ordre. Ces événements ont révélé un climat de frustration et de colère profonde au sein de la population française. Les forces de l'ordre, souvent accusées de maladresse ou d'excès dans leur intervention, ont été débordées par l'ampleur des troubles. Un slogan comme « La police tue », répété par des figures politiques comme Jean-Luc Mélenchon, illustre cette tension extrême. À Saint-Denis, le maire Bally Bagayoko (LFI) a même justifié la violence comme « légitime » dans certains cas, reflétant une radicalisation du discours politique.
Depuis les années 1960, la France a connu un déclin économique progressif, marqué par une hausse quasi ininterrompue de sa dette publique. En 1965, cette dette représentait environ 20 % du PIB (Produit Intérieur Brut, indicateur mesurant la richesse produite par un pays en un an). En 2026, elle atteint 120 % du PIB, un niveau record qui limite fortement la capacité de l'État à financer des dépenses publiques ou à investir. Le dernier budget à l'équilibre remonte à 1974, année où la France était la quatrième puissance industrielle mondiale, avec des secteurs clés comme l'automobile, l'aéronautique, le ferroviaire et l'énergie nucléaire. Aujourd'hui, le pays fait face à une désindustrialisation massive, à une concurrence accrue de la Chine sur les marchés internationaux et à une balance commerciale déficitaire, ce qui aggrave sa situation économique.
En 2026, les dépenses publiques en France représentent 57 % du PIB, un niveau bien supérieur à la moyenne des pays de l'OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économiques, qui regroupe 38 pays parmi les plus riches du monde). Malgré ces dépenses élevées, notamment dans l'éducation où les écoles sont jugées en mauvais état malgré des investissements massifs, le système éducatif français peine à maintenir son niveau d'excellence d'antan. Les prix de l'énergie, très élevés, pèsent sur le pouvoir d'achat des ménages, aggravant le mécontentement social. Ces dépenses publiques élevées, couplées à une dette croissante, rendent toute nouvelle augmentation des aides sociales ou des investissements quasi impossible sans risquer une crise financière.
La France traverse une double angoisse : celle du déclin national et celle du déclassement personnel. Même si 80 % de la population conserve un niveau de vie enviable, la crainte de perdre ce statut social est forte. Cette peur est alimentée par la baisse relative du pouvoir d'achat, l'absence de perspectives d'avenir et la sensation d'un recul par rapport à d'autres pays européens. Cette angoisse touche toutes les classes sociales, des plus modestes aux classes moyennes, et explique l'ampleur des mobilisations. Les revendications portent à la fois sur le coût de la vie, l'éducation et la justice sociale, reflétant un malaise profond et une perte de confiance dans les institutions.
La situation économique de la France est devenue si critique que certains économistes, comme le Prix Nobel Philippe Aghion, évoquent un scénario où le pays pourrait être contraint de faire appel au Fonds Monétaire International (FMI). Le FMI est une organisation internationale qui prête de l'argent aux États en difficulté financière, en échange de réformes économiques strictes. En 2026, les taux d'intérêt sur la dette française ont atteint 5 % à dix ans, contre seulement 1 % en 2022, ce qui rend le remboursement de la dette de plus en plus coûteux. Une telle dépendance au FMI serait perçue comme un aveu d'échec, comparant la France à des pays comme l'Argentine ou le Portugal, autrefois stigmatisés pour leur gestion économique.
Face à cette crise, les réponses politiques proposées par les principaux partis sont jugées insuffisantes ou irréalistes. Jean-Luc Mélenchon, candidat de La France Insoumise (LFI) pour la présidentielle de 2027, propose de « brûler une partie de la dette » et d'augmenter les dépenses publiques, sans préciser comment financer ces mesures. Marine Le Pen, leader du Rassemblement National (RN), mise sur un discours sécuritaire et anti-immigration, promettant de réduire les aides sociales aux résidents non natifs, mais sans proposer de plan économique crédible pour réduire la dette. Ces propositions, jugées populistes, risquent d'aggraver la crise en creusant le déficit ou en isolant la France sur la scène internationale.
La France est souvent perçue comme prisonnière d'une mythologie révolutionnaire, où les mouvements sociaux sont systématiquement associés à des épisodes violents ou radicaux. Cette perception renvoie à des événements historiques comme la prise de la Bastille en 1789, la Commune de Paris en 1871 ou Mai 68. Les mobilisations récentes, comme celles contre la réforme des retraites en 2022 ou le mouvement des gilets jaunes, s'inscrivent dans cette tradition. Pourtant, d'autres pays européens, comme l'Espagne, parviennent à exprimer leur mécontentement sans recourir à la violence, ce qui montre que des alternatives existent. Cette mythologie, bien que symboliquement forte, semble aujourd'hui davantage alimenter les divisions que résoudre les problèmes sociaux.
Dans ce contexte de crise, les partis extrêmes comme le Rassemblement National (RN) et La France Insoumise (LFI) tirent profit du chaos. Le RN, mené par Marine Le Pen, se présente comme le *« parti de l'ordre »*, dénonçant l'incapacité des autorités à rétablir la sécurité. Pourtant, le parti est lui-même critiqué pour ses liens avec des personnalités controversées et son manque de propositions économiques concrètes. LFI, de son côté, radicalise son discours en justifiant la violence et en rejetant toute responsabilité dans la gestion de la dette. Ces deux formations, bien que opposées idéologiquement, partagent une vision du monde où la France est présentée comme une victime, ce qui renforce leur attractivité auprès d'un électorat en quête de solutions radicales.

