David Harvey : quel marxisme pour le 21e siècle ?
Karl Marx développa sa critique du capitalisme en étudiant les « sombres filatures sataniques »[1] d’Angleterre. Mais Marx comprenait le capitalisme comme système global, générateur de polarisation et d’inégalités à l’échelle de la planète.
Karl Marx a bâti ses théories sur le capitalisme en s’appuyant sur l’industrie britannique du 19e siècle, notamment à Manchester. Cette ville industrielle, alors au cœur de la révolution industrielle, lui a fourni des données précises grâce aux rapports d’inspecteurs d’État, de médecins et de commissions parlementaires. Ces documents détaillaient les conditions de travail des enfants, les pratiques bancaires ou encore l’exploitation des ouvriers. Marx a pu ainsi décrire avec une grande précision la réalité du capitalisme industriel, comme dans son ouvrage Le Capital. Cependant, ces observations reflètent surtout le contexte spécifique de Manchester, ce qui soulève des questions sur leur applicabilité à d’autres régions ou époques. Par exemple, les lois du mouvement du capital qu’il a formulées pourraient ne pas s’appliquer aussi clairement à la Chine contemporaine ou aux États-Unis.
Vers la fin de sa vie, Marx a remis en cause sa propre conviction initiale selon laquelle les pays industrialisés montraient l’avenir aux autres nations. Cette idée, jugée eurocentrique, a été critiquée car elle supposait que le capitalisme industriel britannique était un modèle universel. Marx lui-même a reconnu que ses théories pouvaient être influencées par ce contexte particulier. Par exemple, il a longtemps ignoré les dynamiques du capitalisme dans des régions comme la Russie ou le sud des États-Unis, où le développement industriel était différent. Cette limitation a ouvert des débats sur la validité de ses théories pour des contextes non européens ou non industriels.
Le marxisme repose sur une méthode d’analyse appelée matérialisme historique, qui part des conditions matérielles (production, rapports sociaux) pour comprendre la société. Cette approche a été résumée par Walter Rodney : elle étudie comment les humains interagissent avec la nature via le travail, produisant des technologies et des rapports sociaux. Contrairement aux idées ou aux mots, cette méthode se concentre sur les réalités concrètes. Par exemple, elle explique comment la conscience des ouvriers se forme dans leur lutte contre l’exploitation capitaliste. Cette méthode a inspiré des révolutionnaires comme Amilcar Cabral en Guinée-Bissau ou Thomas Sankara au Burkina Faso, qui ont adapté ces idées à leurs contextes locaux.
Marx a surtout analysé le capitalisme industriel, en supposant que les marchands, banquiers et propriétaires fonciers jouaient un rôle secondaire. Cependant, dans la réalité, d’autres formes de capital (comme le capital financier ou commercial) peuvent dominer. Par exemple, des entreprises comme Walmart ou Apple contrôlent aujourd’hui des secteurs entiers en imposant leurs conditions aux producteurs. De même, le capital bancaire et immobilier joue un rôle clé dans les crises économiques. Ces évolutions obligent à réviser certaines théories de Marx, car les lois du mouvement du capital ne s’appliquent pas de la même manière selon les secteurs ou les époques.
Marx a observé que le capitalisme divise la classe ouvrière pour mieux la contrôler. Par exemple, à Manchester, les industriels employaient des ouvriers irlandais, des femmes ou des migrants à moindre coût, ce qui faisait baisser les salaires. Cette stratégie renforçait le pouvoir des patrons en opposant les travailleurs entre eux. Marx a critiqué cette pratique, mais a aussi reconnu que la solution passait par l’organisation des ouvriers, notamment les plus marginalisés. Cette division (par genre, ethnicité ou nationalité) reste un outil du capitalisme contemporain, comme le montrent les inégalités persistantes dans le monde du travail.
Marx a critiqué les défenseurs du *libre-échange*, comme l’économiste Nassau W. Senior, qui affirmait que réduire la journée de travail à 10 heures ruinerait le capitalisme. En réalité, cette mesure a été adoptée en 1836 grâce aux rapports des inspecteurs d’État, prouvant que les lois du travail pouvaient être modifiées. Marx y voyait une avancée vers un avenir socialiste, car elle libérait du temps pour les ouvriers. Cette victoire illustre comment les luttes sociales peuvent transformer les règles du capitalisme, même si ces changements restent limités.

