La machine à fabriquer des romans
L’affaire Orélien annonce un best-seller produit avec des technologies que l’édition ne sait pas appréhender..
Le roman C’était ça ou mourir, écrit par Thélyson Orélien, s’est classé en tête des ventes en France et au Québec entre le 21 et le 27 septembre 2023, avec 18 256 exemplaires écoulés en France. Pourtant, cette semaine a été marquée par des révélations sur l’utilisation possible d’un logiciel d’intelligence artificielle (IA), Pangram, pour écrire une partie du livre, ainsi que par des accusations de plagiat dans ses anciens écrits. Malgré ces controverses, le public a continué à acheter le roman, voire à l’acheter davantage. Cette situation a surpris les observateurs, qui se sont interrogés sur les raisons de ce succès malgré les soupçons pesant sur l’authenticité de l’œuvre. Le débat s’est alors concentré sur la capacité des textes générés par IA à séduire les lecteurs, plutôt que sur leur origine.
Les textes produits par les grands modèles de langage (LLM, pour Large Language Model), comme ceux utilisés par les IA génératives, ont un style particulier. ChatGPT, par exemple, le décrit comme une écriture lisse, immédiatement lisible, avec des aphorismes, des émotions explicites, des métaphores reconnaissables et des phrases sentencieuses conçues pour être soulignées. On y trouve aussi des énumérations ternaires (trois éléments énumérés) et des oppositions stylistiques comme « non pas… mais… » ou « ce n’est pas… mais plutôt… ». Ces caractéristiques ont été pointées du doigt par la critique du Canard enchaîné, qui qualifiait le roman de C’était ça ou mourir de « construction calibrée à l’excès » et de « mécanique parfaitement huilée ». Ces traits ne sont pas nouveaux : ils reprennent les codes de la littérature populaire de masse.
La littérature populaire, comme les romans Harlequin, les thrillers ou les fictions sentimentales, repose depuis longtemps sur des codes précis et des conventions stylistiques. Des auteurs comme Paulo Coelho, Marc Lévy ou Guillaume Musso ont bâti leur succès sur des formules répétitives : aphorismes spirituels, intrigues prévisibles, émotions immédiates et accessibles. Le roman C’était ça ou mourir utilise ces mêmes codes, mais automatisés par une IA. Le sujet du livre, le destin tragique des migrants, a amplifié l’efficacité de cette mécanique narrative. Les éditeurs et critiques, habitués à ces codes dans la littérature commerciale, ont été surpris de voir un texte généré par IA rencontrer un tel succès, alors que ces mêmes codes sont souvent méprisés dans les cercles littéraires plus exigeants.
L’émotion ressentie par les lecteurs ne dépend pas de l’origine du texte, qu’il soit écrit par un humain ou généré par une IA. Si un roman touche un public, cela constitue un fait esthétique et social à part entière, même si sa qualité littéraire est questionnée. Les lecteurs peuvent trouver une œuvre puissante et bouleversante sans se soucier de savoir si elle est le fruit d’un algorithme. Cependant, cela pose une question : pourquoi un texte utilisant des codes habituellement méprisés dans la littérature commerciale a-t-il été encensé dans le cas de C’était ça ou mourir ? Dans un roman sentimental, ces codes seraient probablement qualifiés de littérature d’aéroport, mais dans un récit sur l’exil et la survie, ils deviennent une « langue de l’urgence » ou une voix « hugolienne ». Le milieu littéraire semble donc accorder une valeur différente à ces codes selon le contexte.
L’affaire Orélien pourrait annoncer l’arrivée d’un nouveau type de best-seller, produit à l’aide de technologies que l’industrie de l’édition ne maîtrise pas encore. Les ressorts stylistiques utilisés restent cependant ceux de la littérature de masse, qui existe depuis longtemps. La nouveauté réside dans la facilité avec laquelle une IA permet de produire un roman : il suffit de fournir un scénario et d’ajouter les ingrédients typiques du genre (une odyssée humaine, des horreurs, de l’humour noir, des métaphores sur l’espoir, etc.). Cela ne transforme pas n’importe qui en écrivain, mais cela permet à presque n’importe qui de produire, en quelques jours ou semaines, un objet ressemblant à un roman. Cette capacité pourrait ouvrir la voie à une nouvelle forme de production littéraire, où l’IA joue un rôle central dans la création de best-sellers.
Le milieu de l’édition semble découvrir avec surprise que des programmes informatiques peuvent désormais produire de la prose de manière efficace. De nombreuses tribunes s’interrogent sur la « fin de l’auteur » ou sur la singularité de la création littéraire, comme si les modèles génératifs (*LLM*) étaient une énigme métaphysique plutôt qu’une technologie accessible. Pourtant, ces outils automatisent des codes déjà présents dans la littérature populaire. Les éditeurs et acteurs du secteur auraient peut-être dû s’interroger plus tôt sur l’origine des textes qu’ils publient. L’affaire Orélien souligne un décalage entre les attentes du public, qui recherche des récits captivants et accessibles, et les normes souvent élitistes du milieu littéraire.

