La guerre des late nights
Tandis que l'administration Bush avait saisi la nécessité de « vendre » le conflit en Irak à l'opinion publique, l'administration Trump se passe de toute justification. Les animateurs de late night réactivent le lexique de la “guerre juste” pour rappeler aux républicains les erreurs du passé..
Depuis l’échec américain au Vietnam en 1975, les présidents des États-Unis suivent une règle implicite : toute guerre doit être présentée au public avec des justifications claires. Cette stratégie, appelée « press politics » par le journaliste Marvin Kalb, consiste à gérer la couverture médiatique pour influencer l’opinion lors d’un conflit. Par exemple, en 1991, George H.W. Bush a justifié la guerre du Golfe en promettant de libérer l’Irak du régime de Saddam Hussein et en évoquant un « nouvel ordre mondial ». En 2001, après les attentats du 11 septembre, son fils, George W. Bush, a lancé la « guerre contre la terreur » et accusé l’Irak de détenir des « armes de destruction massive », un mensonge révélé plus tard. Ces exemples montrent comment les dirigeants américains ont systématiquement cherché à légitimer leurs interventions militaires par un récit médiatique contrôlé.
En février 2026, les États-Unis et Israël lancent une intervention militaire contre l’Iran, mais contrairement à ses prédécesseurs, Donald Trump ne donne aucune raison claire à cette guerre. Dans son allocution du 28 février 2026, il évoque des motifs flous comme le pétrole, le soutien à Israël ou la libération du peuple iranien, sans préciser. Le lendemain, interrogé sur les objectifs du conflit, il préfère parler des statues installées dans la roseraie de la Maison-Blanche. Cette absence de justification officielle crée un vide dans le récit médiatique. Normalement, un président cherche à obtenir l’adhésion du public en expliquant les raisons d’une guerre, ne serait-ce que temporairement. Ici, Trump refuse même de qualifier l’intervention de « guerre », utilisant des termes comme « excursion », « voyage », « mini-guerre » ou « escarmouche » pour éviter de demander l’autorisation du Congrès, obligatoire en cas de guerre déclarée.
Depuis plus de deux mois, les émissions satiriques de fin de soirée aux États-Unis, comme The Late Show avec Stephen Colbert et The Daily Show avec Jon Stewart, critiquent ouvertement la politique de Trump en Iran. Ces émissions, qui existent depuis les années 1990, ont déjà joué un rôle clé dans la contestation des guerres en Afghanistan et en Irak après 2001. Leur approche repose sur la déconstruction des discours officiels et l’utilisation de l’humour pour révéler les contradictions des dirigeants. Par exemple, Colbert a rappelé que George W. Bush avait justifié l’invasion de l’Irak avec des arguments erronés, comme la possession d’armes de destruction massive, ce qui avait finalement discrédité son administration. Les late nights se positionnent ainsi comme des contre-pouvoirs médiatiques, en analysant les décisions politiques avec un ton critique et accessible.
L’administration Trump et les animateurs de late night s’affrontent pour contrôler le récit de la guerre en Iran, notamment à travers le choix des mots. Trump utilise des euphémismes comme « escarmouche » pour minimiser l’ampleur du conflit, tandis que Colbert et Stewart dénoncent cette stratégie. Par exemple, Colbert a ironisé sur les termes employés par Trump en comparant l’intervention à un « bazar coréen », une référence à la guerre de Corée (1950-1953). De plus, Trump a proclamé la victoire dès le premier jour, une attitude que Colbert a associée à la célèbre banderole « Mission accomplie » de George W. Bush en 2003, un symbole de précipitation et de manque de stratégie. Les late nights insistent sur l’absence de menace crédible de l’Iran envers les États-Unis, soulignant que Trump a évoqué une « menace très proche » sans preuve tangible.
Les animateurs de late night qualifient l’intervention en Iran de « guerre de choix », un terme popularisé par Richard Haass, ancien conseiller à la sécurité nationale sous les présidents Bush père et fils. Une « guerre de choix » désigne un conflit lancé sans menace immédiate ou sans mandat international clair, contrairement à une « guerre de nécessité », comme la première guerre du Golfe en 1991, où l’objectif était de libérer le Koweït envahi par l’Irak. Les late nights soulignent que les États-Unis ont attaqué l’Iran pour renforcer leur position sur le dossier nucléaire, sans preuve d’une attaque imminente. Cette approche rappelle la « doctrine de guerre préemptive » de l’administration Bush en 2002, qui permettait de frapper un ennemi avant qu’il ne représente une menace avérée. Or, cette doctrine avait été critiquée pour son manque de fondement juridique et son risque de déclencher des conflits injustifiés.
Les critiques des *late nights* contre la guerre en Iran s’inscrivent dans une continuité historique, notamment depuis les attentats du 11 septembre 2001. À l’époque, George W. Bush avait lancé des guerres en Afghanistan et en Irak en s’appuyant sur des mensonges, comme l’existence d’armes de destruction massive en Irak. En 2006, Stephen Colbert avait marqué les esprits lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche en incarnant un secrétaire de presse fictif, moquant la désinformation de l’administration Bush. Cette performance symbolisait le rôle des *late nights* dans la contestation des politiques gouvernementales. Les animateurs actuels, comme Colbert et Stewart, s’appuient sur cet héritage pour dénoncer les mêmes travers : l’absence de transparence, les contradictions des dirigeants et l’usage de la guerre comme outil politique. Leur audience, fidèle depuis les années 2000, reconnaît cette continuité et y voit une forme de résistance médiatique.

