Céline Lamy revisite «La plus que vive»
L’admiration de l’autrice et pédopsychiatre pour Christian Bobin et son œuvre n’a jamais fléchi..
Céline Lamy, pédopsychiatre française installée au Québec depuis plusieurs années, est professeure à l’Université de Montréal et autrice de plusieurs ouvrages sur l’enfance. Elle a choisi de présenter La plus que vive (1996) de Christian Bobin dans la série Un livre pour changer le monde du journal Le Devoir. Ce livre, publié en 1996, fait partie des œuvres majeures de Bobin, auteur français décédé en 2022. Lamy souligne que cet ouvrage a profondément influencé sa carrière et son approche médicale, notamment en lui apprenant à voir au-delà des apparences pour comprendre l’histoire et les émotions des patients. Elle a même tatoué le titre du livre sur son bras en hommage à son impact.
Christian Bobin était un écrivain français reconnu pour son style contemplatif et poétique, célébrant la vie dans ses dimensions les plus subtiles. Ses œuvres, comme La part manquante, Le Très-Bas ou Autoportrait au radiateur, explorent des thèmes comme la solitude, la joie et la sensorialité. Bobin se décrivait lui-même par la phrase : « Ne rien attendre — sinon l’inattendu. » Son approche littéraire se caractérise par une attention aux détails du quotidien et une célébration de l’émerveillement, ce qui en fait un auteur à part dans la littérature française contemporaine. Il vivait en ermite mais était aussi un grand marcheur, une facette qui résonne avec l’écothérapie, une méthode thérapeutique utilisant la nature.
Céline Lamy a découvert La plus que vive en 1998, alors qu’elle travaillait comme aide-soignante dans des maisons de retraite pour financer ses études de médecine. Un ancien professeur de littérature, veuf, lui avait recommandé ce livre pour son approche de l’attention aux autres et de la sensorialité. Lamy explique que Bobin y décrit des relations humaines complexes, comme celle entre l’auteur et Ghislaine, une femme spirituelle et libre, sans jugement ni moralisme. Ce livre lui a appris à ne pas se limiter à un rôle fonctionnel dans son travail médical, mais à voir l’humain dans sa globalité, une leçon qu’elle transmet aujourd’hui à ses étudiants.
Pour Céline Lamy, La plus que vive a façonné sa vision de la pédopsychiatrie. Elle insiste sur l’importance de voir l’enfant derrière le patient ou l’élève, en observant ses gestes, ses regards et ses mouvements pour mieux le comprendre. Bobin y décrit Ghislaine avec une telle précision que son rire semble audible, une approche que Lamy applique dans son travail : elle valorise les éclats de rire des patients comme une forme de résistance face à la morosité. Elle souligne aussi que Bobin célèbre les écarts et les libertés, une philosophie qu’elle transpose dans sa relation avec ses patients, en évitant les jugements répressifs.
Dans La plus que vive, Christian Bobin aborde la solitude non comme une souffrance, mais comme une richesse, notamment à travers les souvenirs et les émotions. Céline Lamy relate comment ce livre l’a aidée à faire face à la perte de son ami Benoît en 2012, en lui rappelant l’importance de se remémorer les détails de la vie de ceux qu’on aime, comme leur rire ou leurs mouvements. Bobin y décrit aussi la complexité des relations humaines, sans les réduire à des catégories simples, une approche qui influence Lamy dans son accompagnement des patients, notamment ceux ayant subi des ruptures d’attachement.
Christian Bobin était un auteur de la sensorialité, émerveillé par le monde qui l’entourait, une qualité que Céline Lamy associe à l’écothérapie, une méthode thérapeutique utilisant la nature pour aider les patients. Lamy, formée à cette approche, voit en Bobin un précurseur : il marchait beaucoup et trouvait dans la nature une source d’apaisement et de connexion au vivant. Elle applique cette philosophie dans son travail avec les enfants, notamment ceux ayant subi des traumatismes, en utilisant la nature comme un espace de réparation symbolique pour reconstruire leurs liens d’attachement brisés.
Céline Lamy considère que l’œuvre de Christian Bobin reste d’une grande actualité, notamment pour les professionnels travaillant avec les enfants. Elle y voit un antidote à la pression néolibérale et à l’accélération du monde moderne, invitant à ralentir et à porter attention à ce qui nous entoure. Bobin, selon elle, est un auteur de la joie et de la légèreté, mais pas de l’insouciance : il nous rappelle l’importance de la présence attentive à l’autre. Son œuvre agit comme un baume pour l’humanité, en nous ramenant à l’essentiel : observer, écouter et célébrer la vie dans ses détails les plus simples.

