La fiction d’ici hantée par ses fantômes
Cet automne, les écrivains québécois sondent les secrets de récits familiaux dans des romans empreints de douceur et d’humour.
L’automne 2024 marque une rentrée littéraire au Québec avec une sélection de romans québécois qui explorent les récits familiaux à travers des thèmes comme les souvenirs, les deuils, les secrets et les tensions intergénérationnelles. Ces œuvres se distinguent par leur ton à la fois doux, humoristique et parfois inquiétant, tout en s’appuyant sur des éléments de réalisme magique ou de paranormal. Plusieurs auteurs et autrices, comme Hélène Dorion, Stéphane Larue ou Michel Jean, y abordent des questions identitaires, historiques et sociales, souvent en lien avec des contextes familiaux ou communautaires. Les éditions Philippe Rey, Le Quartanier, Boréal et Alto figurent parmi les maisons d’édition impliquées dans ces publications.
Plusieurs romans de cette rentrée s’intéressent aux dynamiques familiales et aux mémoires individuelles ou collectives. Par exemple, Les enlacées d’Hélène Dorion suit deux sœurs, Charlotte et Anne, qui revisitent leur passé à travers un tableau légué par leur mère. Ce tableau évoque aussi l’histoire de Virginia Woolf et Vanessa Bell, illustrant comment les liens familiaux et artistiques peuvent être à la fois une source de réconfort et de conflits. L’autrice, primée à plusieurs reprises, notamment par le Grand Prix de poésie de l’Académie française en 2024, utilise ce récit pour interroger la manière dont les souvenirs façonnent nos identités. Les thèmes du deuil et de la sororité y sont centraux.
Certains romans intègrent des éléments de réalisme magique, un genre littéraire où des éléments surnaturels ou inexplicables s’entremêlent à la réalité quotidienne. C’est le cas de Héritage de Mélina Cornejo, où une famille s’installe dans une vieille demeure familiale hantée par des événements inexplicables. L’autrice y explore les structures de pouvoir et les traumatismes historiques à travers une narration à la fois chirurgicale et inquiétante. De même, Espèce familière de Stéphane Larue mêle horreur paranormale et récit d’apprentissage, en suivant une famille confrontée à une présence inexplicable lors d’un été dans les Laurentides en 1998. Ces œuvres jouent sur l’ambiguïté entre réalité et surnaturel pour aborder des enjeux profonds.
Plusieurs auteurs et autrices de cette rentrée littéraire mettent en lumière des questions d’identité et d’héritage culturel. Dans Nishim, Michel Jean, auteur à succès avec plus de 300 000 exemplaires vendus pour Kukum (2019), donne la parole à deux petites-filles de sa grand-mère Almanda. L’une incarne la modernité de la Révolution tranquille, tandis que l’autre subit l’expérience des pensionnats autochtones, un système historique d’assimilation forcée au Canada. Ce roman, publié chez Seuil, vise à offrir une vision accessible et nuancée de la réalité autochtone au Québec. Par ailleurs, La guerrière invisible de Ching Selao rend hommage à Linda Lê, écrivaine franco-vietnamienne, en explorant les enjeux de l’exil et des traumatismes systémiques liés à la colonisation.
Certains romans de cette rentrée se concentrent sur des récits intimes et des deuils personnels. Départs de Sonia Sarfati, publié dans la collection III de Québec Amérique, revient sur trois moments marquants de la vie de l’autrice : son arrivée au Québec depuis les Pyrénées, le décès de sa mère et l’émancipation de son enfant. Avec une grande vulnérabilité, Sarfati y mêle force et émotion pour évoquer les absences et les transformations identitaires. De même, Plasticine de Jean-Christophe Réhel célèbre la résilience à travers le parcours de Clémence, une jeune femme qui trouve dans la sculpture un refuge après un drame de son enfance. Ces œuvres montrent comment l’art ou l’écriture peuvent devenir des outils de reconstruction.
Cette rentrée littéraire met en avant des retours d’auteurs attendus, comme Stéphane Larue avec Espèce familière, dix ans après son succès Le plongeur (2016). De même, Amélie Panneton, avec Chevrotine, célèbre les vingt ans des éditions de Ta Mère et leur centième publication. Ces œuvres, souvent teintées d’humour et de tendresse, explorent des thèmes comme les tensions familiales, les mensonges ou les deuils. Par ailleurs, des auteurs confirmés comme Hélène Dorion ou Michel Jean continuent de marquer le paysage littéraire québécois, avec des ventes dépassant parfois les 300 000 exemplaires pour leurs livres précédents.
La diversité des genres et des styles caractérise cette rentrée littéraire. Certains romans, comme *Les rapides* de Simon Leduc, mêlent révolte sociale et musique, en explorant le pouvoir libérateur de l’art et les contradictions de la Révolution tranquille. D’autres, comme *Les nouvelles aventures d’un bibliothécaire de survie* de Charles Sagalane, adoptent un ton plus léger et voyageur, en suivant un projet de petites bibliothèques installées dans des paysages variés, du fleuve Saint-Laurent à la Méditerranée. Enfin, *La guerrière invisible* de Ching Selao se distingue par une approche à la fois lucide et érudite, en interrogeant les enjeux systémiques de l’exil et de la colonisation.

