L’être humain évolue toujours : sur le plateau tibétain, certaines populations sont très différentes du reste du monde
Pour survivre et se reproduire sur le toit du monde, certains Homo sapiens ont divergé de leur propre espèce. Des humains que l'on croyait simplement acclimatés, et qui se révèlent être, biologiquement, dans une catégorie à part..
L’être humain, apparu il y a environ 300 000 ans en Afrique, continue d’évoluer grâce à la sélection naturelle. Ce processus, formalisé par Charles Darwin au XIXe siècle, permet à une espèce de s’adapter à son environnement. Les individus dont les traits biologiques offrent un avantage dans un contexte précis survivent et se reproduisent davantage, transmettant ces traits à leurs descendants. Contrairement aux idées reçues, cette évolution ne s’arrête pas après des millions d’années, comme le démontre une étude récente sur le plateau tibétain. Ce phénomène s’applique à toutes les populations confrontées à des pressions environnementales durables, qu’elles soient animales, végétales ou humaines.
Le plateau tibétain, culminant en moyenne à 4 500 mètres d’altitude, présente un environnement hostile en raison de la faible concentration en oxygène de l’air. À cette altitude, la pression atmosphérique est réduite, ce qui signifie que les molécules d’oxygène sont plus espacées qu’au niveau de la mer, bien que leur proportion reste identique (21 %). Les visiteurs non acclimatés souffrent souvent d’hypoxie, une carence en oxygène pouvant provoquer maux de tête, nausées, confusion mentale, voire des œdèmes pulmonaires ou cérébraux mortels. Pourtant, des populations y vivent depuis plus de 10 000 ans sans ces symptômes, leur organisme ayant évolué pour s’adapter à ces conditions extrêmes.
Une étude menée par Cynthia Beall, anthropologue à la Case Western Reserve University (États-Unis), a permis d’observer directement la sélection naturelle en cours chez les populations tibétaines. Publiée en octobre 2024 dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences, cette recherche a suivi 417 femmes âgées de 46 à 86 ans, toutes nées et vivant au Népal à plus de 3 500 mètres d’altitude. Le critère étudié était le succès reproductif : en moyenne, ces femmes avaient eu 5,2 enfants au cours de leur vie, avec des variations allant de zéro à quatorze naissances. Les femmes les plus fertiles présentaient un profil biologique spécifique, notamment un taux d’hémoglobine saturée en oxygène bien supérieur à la moyenne, ainsi qu’un débit sanguin pulmonaire et un ventricule gauche du cœur plus développés.
Les populations tibétaines étudiées illustrent l’un des exemples les plus rapides d’évolution adaptative humaine connue. Certains gènes impliqués dans la tolérance à l’hypoxie ont atteint leur fréquence actuelle en seulement 3 000 ans, soit environ 120 générations. Cette adaptation permet aux Tibétains de mieux transporter l’oxygène dans leur sang sans augmenter excessivement le nombre de globules rouges, ce qui éviterait une densification du sang et une surcharge du cœur. Cynthia Beall souligne que comprendre ces mécanismes offre une meilleure compréhension des processus d’évolution humaine, faisant du plateau tibétain un terrain d’étude unique pour les généticiens.
Le concept de *valeur sélective*, central dans la théorie de Darwin, a été appliqué dans cette étude pour mesurer l’impact de l’adaptation à l’altitude. Les femmes tibétaines dont les traits biologiques favorisaient un meilleur transport d’oxygène avaient un succès reproductif plus élevé, car elles transmettaient ces avantages génétiques à leurs enfants. Ce mécanisme explique pourquoi ces adaptations se sont généralisées dans la population. L’étude montre ainsi que la sélection naturelle agit directement sur la capacité à se reproduire, accélérant l’évolution des traits avantageux dans un environnement donné.

