Denis Freyd, producteur des frères Dardenne : “Il faut garder cette possibilité ouverte de redécouvrir un film.”
Fondateur de la société Archipel 35, Denis Freyd a produit plusieurs films des frères Dardenne (dont la Palme d'or "L'Enfant") et beaucoup d'autres longs métrages mémorables comme "Saint-Cyr" de Patricia Mazuy, "Bamako" d'Abderrahmane Sissako, "L'Exercice de l'État" de Pierre Schoeller ou "Bird People" de Pascale Ferran. Alors qu'il vient de confier le catalogue de sa société à mk2 films (branche de la société mk2, qui édite ce magazine, et qui vient également d’acquérir les droits des vingt-films de Jean-Pierre et Luc Dardenne via leur société Les Films du Fleuve), le producteur, né en 1953, nous raconte ses fructueuses associations avec des cinéastes de talent et décrit sa vision de la préservation des œuvres cinématographiques..
Denis Freyd a commencé sa carrière dans le cinéma après des études d’ingénieur. Il a travaillé pendant cinq ans au sein du Département des programmes de création et de recherche de l’INA (Institut national de l’audiovisuel), une structure française dédiée à la découverte de nouveaux talents et à l’expérimentation cinématographique. Cette expérience lui a permis de rencontrer des cinéastes comme les frères Dardenne, Nicolas Philibert ou Chantal Akerman, et de développer un goût pour des formes narratives audacieuses. Bien qu’il n’était pas encore producteur à l’époque, cette période a marqué le début de son engagement pour un cinéma d’auteur, où la forme et le fond sont étroitement liés. L’INA a notamment produit des œuvres innovantes comme les essais vidéo de Jean-Luc Godard ou des films de Raoul Ruiz.
Après son passage à l’INA, Denis Freyd rejoint Initial Groupe, une société de production, où il participe à des projets comme Le Miraculé de Jean-Pierre Mocky ou Les Jeux de société d’Éric Rohmer. En 1988, il fonde Archipel 33, une structure dédiée à la production de documentaires et de fictions pour la télévision. En 1997, il crée Archipel 35, spécialisée dans les longs métrages de cinéma. Son premier projet avec cette nouvelle société est Saint-Cyr (2000) de Patricia Mazuy, avec Isabelle Huppert. L’objectif était de produire des films ambitieux, portés par des cinéastes aux visions personnelles, comme en témoigne le choix de Patricia Mazuy pour dynamiter le genre du film en costumes.
Denis Freyd a rencontré les frères Dardenne, Jean-Pierre et Luc, à l’INA à la fin des années 1970. À l’époque, ils n’étaient pas encore cinéastes : Jean-Pierre était assistant opérateur et Luc assistant réalisateur. Leur collaboration professionnelle débute en 2000 avec Le Fils, après que les Dardenne aient remporté la Palme d’or pour Rosetta en 1999. Ce film marque le début d’une longue collaboration, avec neuf films produits ensemble, tous sélectionnés en compétition officielle à Cannes. Denis Freyd souligne que cette aventure a été « heureuse » et a permis de créer des œuvres marquantes du cinéma contemporain. Aujourd’hui, Archipel 35 appartient à mk2, mais Denis Freyd reste coproducteur pour la France du prochain film des Dardenne via Diaphana.
Denis Freyd a produit Bamako (2006) d’Abderrahmane Sissako, un film franco-américano-malien qui imagine un procès intenté au FMI et à la Banque mondiale par la société civile africaine. À l’origine, le projet était destiné à la télévision et à la chaîne Arte. L’acteur américain Danny Glover, connu pour L’Arme fatale, a rejoint le projet en tant que producteur associé, après avoir été suggéré par Sissako. Le tournage au Mali a été marqué par une atmosphère joyeuse, avec de vrais avocats jouant leur propre rôle. Initialement diffusé à la télévision, le film a été adapté pour le cinéma et sélectionné hors compétition à Cannes en 2006. Il a ensuite réalisé plus de 200 000 entrées en France, confirmant son succès auprès du public.
Denis Freyd a produit deux films politiques de Pierre Schoeller : L’Exercice de l’État (2011) et Un peuple et son roi (2018). Pour L’Exercice de l’État, il a choisi de travailler avec Pierre Schoeller après avoir été impressionné par Zéro défaut (2003). Le film, qui suit un ministre français confronté à des crises, a marqué le genre du cinéma politique et a révélé le talent d’Olivier Gourmet. Un peuple et son roi, qui retrace la Révolution française, a nécessité huit ans de travail et un budget de 21 millions d’euros pour la première partie. Bien que le film n’ait pas été sélectionné à Cannes, il a été présenté à Venise et a réalisé 320 000 entrées en France. Denis Freyd souligne que ce film, bien que moins rentable, reste un projet qu’il affectionne et qui continue d’être projeté à l’étranger.
Denis Freyd a produit Bird People (2014), le dernier film de Pascale Ferran à ce jour. Le film, qui suit une femme de chambre se transformant en moineau, est une œuvre poétique explorant la communication entre les mondes humain et animal. Pascale Ferran a travaillé de manière très précise avec les moineaux, leur donnant des prénoms et dirigeant leurs mouvements pour chaque prise. Denis Freyd décrit cette expérience comme « bluffante », soulignant l’engagement passionné de la réalisatrice. Après Bird People, Pascale Ferran s’est investie dans d’autres projets comme La Cinetek et les César, mais Denis Freyd espère un retour au cinéma de sa part.
En 2026, Denis Freyd a décidé de transmettre le catalogue de films d’Archipel 35 à mk2, une société de production et de distribution française. Ce choix a été guidé par la volonté d’éviter que les droits des films ne soient bloqués, comme cela a pu arriver pour d’autres œuvres. Denis Freyd a privilégié mk2 pour son organisation dans la gestion des catalogues et sa réflexion sur la préservation du patrimoine cinématographique. mk2 a notamment créé mk2 alt, une plateforme dédiée à la distribution dans des circuits alternatifs, permettant aux salles indépendantes, festivals ou associations de proposer des projections uniques. Cette initiative vise à maintenir un lien entre les œuvres et les publics, au-delà de la simple rentabilité.
Denis Freyd exprime une conviction forte : pour préserver les œuvres cinématographiques, il est essentiel de maintenir les salles de cinéma. Il cite Henri Langlois, pionnier de la conservation des films, pour qui « il faut tout garder ». Selon lui, certains films peuvent sembler oubliés avant de ressusciter grâce à de nouvelles générations de spectateurs. Il souligne l’importance de guider les publics, notamment les jeunes, dans la découverte du patrimoine cinématographique. En France, le parc de salles reste exceptionnel, mais Denis Freyd met en garde contre la perte du sentiment d’émotions collectives partagées si les salles disparaissent. Il appelle à une conservation active des films et à une médiation pour en faciliter l’accès.

