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Philosophie

Le monde rouge

La Vie des Idées · mis à jour 2 juil.

Au-delà de la dictature, bien réelle, la RDA n'a pas été une simple parenthèse, un accident de l'histoire. Incarné dans des discours, des organisations, des objets, des partenariats internationaux, le communisme a été autre chose qu'un prélude au post-communisme..

Nouvel ouvrage d'Offenstadt

Nicolas Offenstadt publie en 2026 Histoire globale de la RDA, le troisième volet d’une trilogie commencée en 2018 avec Le Pays disparu. Sur les traces de la RDA et Urbex RDA, l’Allemagne de l’Est racontée par ses lieux abandonnés. Cet ouvrage s’appuie sur des archives variées, incluant des témoignages de citoyens est-allemands, des discussions fortuites, des archives municipales (comme celles de Francfort-sur-l’Oder) et des fonds issus de brocantes ou de lieux abandonnés, comme la fonderie d’acier de Chemnitz. L’auteur, spécialiste initialement du Moyen Âge, s’est intéressé à la RDA après avoir vécu plusieurs années à l’est de l’Allemagne, constatant que son héritage ne se réduit pas aux clichés (mur de Berlin, répression, nostalgie douce-amère).

Approche sensorielle et quotidienne

Offenstadt adopte une approche originale en mettant l’accent sur les sens et les paysages pour restituer l’histoire de la RDA. Il décrit par exemple l’odeur caractéristique du lignite, utilisé massivement pour le chauffage, ou encore les odeurs mécaniques des usines abandonnées. Cette méthode rappelle les travaux pionniers d’Alain Corbin sur les perceptions sensorielles du passé. L’auteur privilégie les anecdotes et les détails du quotidien, comme les portraits d’Aljoscha Rompe, musicien suisse ayant choisi de rester en RDA pour sa créativité, ou de Ronald M. Schernikau, figure de la scène gay berlinoise revenue vivre en RDA dans les années 1980. Ce dernier a déclaré en 1990 : « Je considère que la bêtise des communistes n’est pas un argument contre le communisme. […] Vous ne savez encore rien du degré de soumission que l’Ouest exige de chacun de ses habitants. »

Histoire nuancée et globale

L’ouvrage se présente comme une histoire globale de la RDA, car il dépasse les récits traditionnels centrés sur Berlin-Est ou les dirigeants. Il couvre une période allant de 1943 (création du Comité national pour l’Allemagne libre en URSS) à 1990, tout en remontant aux racines historiques de la région, comme la Grundherrschaft (système de pouvoir fondé sur la propriété foncière et non personnelle) remontant au XIIe siècle. Offenstadt souligne que les frontières de la RDA ne résultent pas uniquement de la guerre froide, mais s’inscrivent dans une histoire plus longue. L’auteur intègre aussi la RDA dans une mondialisation rouge, analysant ses liens avec l’URSS, l’Allemagne de l’Ouest, mais aussi des pays comme la Corée du Nord, le Vietnam ou le Mozambique, où la RDA a laissé des traces durables (objets, formations professionnelles, etc.).

Ouverture relative du régime

Contrairement à l’image d’un État totalement fermé, la RDA entretenait des relations internationales, notamment via la solidarité internationale prônée par le régime. Par exemple, la FDJ (organisation de jeunesse est-allemande) formait des jeunes communistes étrangers, comme des Chiliens après le coup d’État de Pinochet en 1973 ou des Espagnols dès les années 1950. Les relations avec la Corée du Nord sont détaillées, montrant à la fois des échanges économiques et une méfiance réciproque. Offenstadt cite aussi le concept de Juche, idéologie nord-coréenne prônant l’autosuffisance, bien que son analyse reste succincte. Ces éléments illustrent une ouverture limitée mais réelle, notamment dans les domaines de la formation et de la coopération politique.

Défis économiques et sociaux

L’ouvrage met en lumière les difficultés structurelles de la RDA, souvent passées sous silence dans les récits simplifiés. Le régime était confronté à des problèmes chroniques : manque de main-d’œuvre, pénuries d’énergie, qualité médiocre du lignite, et réduction des livraisons de pétrole par l’URSS dans les années 1980 en raison de ses propres difficultés. Offenstadt souligne que la RDA n’était pas un simple accident de l’histoire, mais un système avec ses propres logiques et contradictions. Il évoque aussi le concept de Fürsorgediktatur (dictature de l’assistance), où l’État paternaliste promettait un filet social en échange de la loyauté, sans toujours tenir ses engagements. Ces tensions expliquent en partie l’effondrement du régime en 1990.

Ce que ça pourrait changer

L’auteur insiste sur le fait que la RDA n’a pas été une simple *parenthèse* refermée en 1990, mais a laissé des traces profondes dans les mémoires et les paysages. En Allemagne, ces traces sont visibles dans les villes, les objets du quotidien ou les récits des anciens citoyens. À l’étranger, la RDA a marqué des pays comme Cuba (où ses motos sont encore utilisées) ou le Nicaragua, comme le montre l’ouvrage *Ostalgie international* (2008). En France, l’intérêt pour la RDA se manifeste par des succès éditoriaux et l’ouverture d’un musée dédié à Tonnerre (Yonne). Offenstadt conclut que le communisme est-allemand, malgré ses échecs, a façonné une histoire dont les échos résonnent encore aujourd’hui.

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