Les deepfakes existaient déjà au Moyen Âge : comment un faux document a trompé le pouvoir religieux pendant des siècles
Huit siècles avant que le Web et les réseaux sociaux ne soient inondés de deepfakes, un faux document impérial a suffi pour asseoir la domination de la papauté chrétienne sur ses territoires et légitimer son autorité face aux grands empires. Un séisme géopolitique qui fait figure de cas d'école en histoire médiévale, prouvant bien que l'avancée technologique n'est pas forcément un prérequis à la tromperie..
Le terme deepfake désigne des contenus falsifiés, principalement des vidéos ou des images, créés à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle (deep learning). Ces technologies permettent d’incruster des visages ou des voix de manière réaliste, souvent pour tromper le public. Bien que le mot soit apparu en 2017 sur le réseau social Reddit, l’art de la falsification remonte à l’Antiquité. Aujourd’hui, les deepfakes posent un grave problème de sécurité pour les gouvernements et les entreprises, car ils peuvent manipuler l’opinion publique ou nuire à des réputations. Par exemple, des vidéos truquées de personnalités politiques ou de dirigeants d’entreprises circulent massivement sur les réseaux sociaux comme Instagram ou Facebook, où il est difficile de distinguer le vrai du faux.
La Donation de Constantin est un faux document médiéval rédigé entre les VIIIᵉ et IXᵉ siècles, probablement par un clerc romain. Il prétendait que l’empereur romain Constantin Ier (272–337), premier empereur chrétien, avait cédé en 314 au pape Sylvestre Ier (pontificat de 314 à 335) l’autorité politique sur Rome, l’Italie et les provinces occidentales de l’Empire. Ce texte a été utilisé pendant près de 700 ans pour légitimer le pouvoir temporel de la papauté. Pourtant, aucun document officiel du IVᵉ siècle ne mentionne cet événement, ce qui rend son authenticité hautement improbable. Son impact a été majeur : il a permis à l’Église d’asseoir son autorité face aux rois francs et aux empereurs germaniques du Saint-Empire.
La supercherie de la Donation de Constantin n’a été révélée qu’à la Renaissance, en 1433, lorsque le cardinal Nicolas de Cuse a émis des doutes sur son authenticité. En 1440, l’humaniste italien Lorenzo Valla a publié un essai intitulé Discours sur la fausseté de la prétendue Donation de Constantin, où il démontrait que le texte contenait des anachronismes. Par exemple, certains termes latins utilisés n’existaient pas au IVᵉ siècle, prouvant que le document avait été rédigé plusieurs siècles plus tard. Cette analyse philologique a confirmé que la Donation était un faux, mettant fin à une supercherie vieille de plus de 700 ans.
La Donation de Constantin a eu des répercussions majeures sur la politique européenne. Grâce à ce faux, la papauté a revendiqué une souveraineté territoriale sur la péninsule italienne, fondant ainsi les États pontificaux. Ces territoires, où les papes exerçaient un pouvoir absolu, ont existé jusqu’en 1870, année de l’unification italienne. Le document a aussi servi d’arme dans des conflits comme la Querelle des Investitures (un conflit violent entre Rome et les empereurs du Saint-Empire au XIᵉ siècle) ou les guerres entre les Guelfes (partisans du pape) et les Gibelins (partisans de l’empereur), qui ont ensanglanté l’Italie pendant plus de 300 ans. Même aujourd’hui, le Vatican, dernier vestige des États pontificaux, doit en partie son existence à ce faux document.
La *Donation de Constantin* a marqué la culture et la littérature européennes. Par exemple, le poète italien **Dante Alighieri** (1265–1321) a critiqué ce faux dans sa *Divine Comédie*, publiée au XIVᵉ siècle. Il y place le pape **Nicolas III** (un pape ayant profité de la *Donation*) dans le huitième cercle des Enfers, accusant la papauté d’avoir corrompu sa mission spirituelle en cherchant le pouvoir temporel. Ce texte, considéré comme l’une des plus grandes **supercheries de l’Histoire**, illustre comment un faux document peut façonner des siècles de politique, de conflits et de représentations culturelles.

