Aux origines du melon d’eau comme symbole de la Palestine
Entrevue avec l’artiste palestinien de renommée internationale Nabil Anani..
Nabil Anani, artiste palestinien de 83 ans, est une figure majeure du mouvement artistique contemporain de Ramallah. Peintre, céramiste et sculpteur, il a obtenu son diplôme en beaux-arts à l’Université d’Alexandrie en Égypte en 1969. Il est reconnu comme l’un des pionniers de l’art palestinien moderne aux côtés de Souleiman Mansour, décédé en 2026 après une longue carrière. Ensemble, ils ont contribué à structurer une scène artistique palestinienne quasi inexistante dans les années 1970, où seuls une vingtaine d’artistes étaient actifs. Leur engagement politique s’exprime à travers leur art, qu’ils considèrent comme un acte de résistance face à l’occupation israélienne. En 1972, ils ont fondé la Ligue des artistes palestiniens pour développer et professionnaliser le secteur artistique local.
En 1987, lors de la première Intifada (soulèvement palestinien contre l’occupation israélienne), Nabil Anani et Souleiman Mansour ont lancé le collectif Nouvelles visions. Ce mouvement artistique avait pour objectif de soutenir la résistance palestinienne en boycottant les produits israéliens et en utilisant uniquement des matériaux locaux. Souleiman Mansour s’est spécialisé dans l’argile et la paille, s’inspirant des techniques traditionnelles de fabrication des fours en terre cuite et du savoir-faire des femmes palestiniennes. Nabil Anani, quant à lui, a choisi le cuir, étudiant le processus de tannage à Hébron pour créer des œuvres symbolisant la terre et les ressources palestiniennes. Les couleurs utilisées provenaient de produits naturels comme le café, le thé, le sumac ou le henné, évitant ainsi les matériaux importés.
Pour Nabil Anani et Souleiman Mansour, les oliviers et les paysages palestiniens étaient des symboles centraux de leur art. Les oliveraies, autrefois omniprésentes en Palestine, ont été progressivement détruites par les colons israéliens qui arrachent les arbres et construisent des colonies ou des murs. Les deux artistes ont également travaillé à préserver le patrimoine palestinien, notamment à travers un livre sur les costumes traditionnels palestiniens et l’art de la broderie, afin de transmettre ces savoir-faire aux nouvelles générations. Leur objectif était de maintenir vivante l’identité culturelle palestinienne malgré les pressions politiques et territoriales.
Le melon d’eau est devenu un symbole de la Palestine après un incident survenu dans les années 1980. La Galerie 79, fondée en 1979 par Nabil Anani et Souleiman Mansour, était régulièrement surveillée par les services de renseignement israéliens, qui fermaient l’espace dès qu’une œuvre était jugée politiquement sensible. Un jour, une exposition de Souleiman Mansour a été fermée sans raison valable. Lors d’un entretien avec un officier israélien, ce dernier a interdit toute représentation de symboles palestiniens comme le keffieh (foulard traditionnel) ou les couleurs du drapeau palestinien (vert, blanc, noir et rouge). C’est alors que l’idée de peindre un melon d’eau est née : l’officier a réagi avec colère en entendant cette proposition, ce qui a inspiré Souleiman Mansour à en faire une œuvre. Plus tard, l’artiste Khaled Hourani a popularisé ce symbole, qui est aujourd’hui reconnu mondialement comme un emblème de la Palestine.
Aujourd’hui, la scène artistique palestinienne compte des milliers d’artistes, contre une vingtaine dans les années 1970. Malgré les obstacles politiques et économiques, les artistes palestiniens continuent de se produire et d’innover, remportant même des prix internationaux. Leur travail s’inscrit dans une tradition artistique récente mais dynamique, comparable à celle de pays comme l’Égypte ou la Syrie. Nabil Anani souligne que l’art palestinien doit rester un langage universel, accessible à tous, et que les artistes ont le devoir d’expérimenter de nouvelles formes d’expression. Malgré les fermetures de galeries et les restrictions, ils parviennent à exposer leurs œuvres, que ce soit en Palestine ou à l’étranger, assurant ainsi la pérennité de leur démarche artistique.

