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Philosophie

Corée du Sud : les travailleurs·ses exigent leur part de la manne de l’IA chez Samsung

Contretemps · mis à jour il y a 23 j

Il y a quelques semaines, un accord de dernière minute a permis d’éviter une grève prévue chez Samsung, le géant coréen de l’électronique. Les syndicats ont montré qu’une campagne prolongée, appuyée par la volonté de faire grève, pouvait arracher des concessions, même à l’une des entreprises les plus puissantes au monde.

Grève historique chez Samsung

En mai 2026, Samsung Electronics, le premier fabricant mondial de puces mémoire, a évité une grève massive de 47 000 travailleurs et travailleuses, soit la plus grande action collective dans une entreprise sud-coréenne depuis les années 1980. Cette mobilisation aurait pu paralyser l’industrie mondiale des semi-conducteurs, un secteur connu pour ses salaires élevés et ses conditions de travail difficiles : exposition à des produits chimiques dangereux, horaires épuisants et pression intense. Les négociations, tendues pendant six mois, ont abouti à un accord salarial provisoire le 21 mai, évitant ainsi une grève prévue dès le lendemain. Cet accord divise les salariés en deux catégories : ceux des puces mémoire (Device Solutions, DS) et ceux des produits grand public (Device Experience, DX), avec des primes très inégales.

Inégalités des primes

L’accord prévoit des primes en actions propres de Samsung, versées sur trois ans, mais avec un écart majeur entre les divisions. Les salariés de DS recevront environ 620 millions de wons (351 000 €), tandis que ceux de DX n’auront que 190 millions de wons (107 000 €). Ces actions, bien que généreuses en apparence, ne donnent pas de droits de vote et restent liées à la performance de l’entreprise. Le salaire de base augmentera de 4,1 %, mais les primes en actions seront six fois plus élevées pour DS que pour DX. Cet écart risque d’aggraver les tensions internes, déjà visibles lors des négociations. Les syndicats dénoncent un manque de transparence et une rémunération différenciée selon les divisions.

L’EVA, un indicateur contesté

Les syndicats réclamaient la suppression de l’Economic Value Added (EVA), un indicateur financier mesurant la performance après déduction du coût du capital. Pour eux, cet outil permet à la direction de manipuler les primes en sous-évaluant la performance réelle des salariés. L’accord ne supprime pas l’EVA, mais remplace son calcul par un indicateur de performance déterminé conjointement par la direction et les syndicats. Les syndicats demandaient aussi la suppression du plafond des primes, partiellement accordée pour DS avec une enveloppe équivalente à 10,5 % du résultat opérationnel après impôt, sans plafond. SK Hynix, un concurrent, avait déjà adopté cette mesure en 2025 sous la pression syndicale.

Syndicats divisés et rapport de force

Trois syndicats représentent les salariés de Samsung : le National Samsung Electronics Union (NSEU), le Samsung Group United Union (SGUU) et le Donghaeng. Le NSEU, autrefois influent, a perdu des membres après des révélations de collusion avec la direction, passant de 37 000 à 32 000 adhérents. Le SGUU, présent dans DS, affirme représenter plus de 50 % des effectifs. Le Donghaeng, représentant DX, a quitté l’alliance syndicale en accusant les autres de privilégier DS. Environ 70 % des salariés (47 000 personnes) sont syndiqués, mais les divisions internes affaiblissent leur pouvoir de négociation face à la direction.

Pressions gouvernementales

Le gouvernement sud-coréen, dirigé par le président libéral Lee Jae-myung, a menacé d’imposer un arbitrage obligatoire en cas de grève chez Samsung, craignant des perturbations dans la production de puces essentielles à l’IA. Lee a aussi critiqué la demande syndicale d’une enveloppe de primes équivalente à 15 % du résultat opérationnel, estimant que les profits devaient revenir aux actionnaires. Pourtant, son père, Lee Kun-hee, avait introduit ce système de partage des profits dans les années 1990 pour stimuler la productivité. Le gouvernement a joué un rôle ambigu dans les négociations, avec un ministre de l’Emploi et du Travail issu de la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) participant à la médiation.

Contexte économique et IA

La Corée du Sud profite du boom mondial de l’intelligence artificielle (IA), avec Samsung et SK Hynix représentant près de la moitié de la valeur du KOSPI, l’indice boursier sud-coréen. Cependant, cette croissance boursière n’a qu’un impact limité sur l’économie réelle : seulement 1,3 % des gains du KOSPI se traduisent par une hausse de la consommation. Samsung, malgré sa domination dans les puces mémoire, peine à certifier ses mémoires HBM (High Bandwidth Memory) pour les accélérateurs d’IA de Nvidia. La demande en puces mémoire reste forte grâce à l’expansion des centres de données dédiés à l’IA.

Ce que ça pourrait changer

Malgré les divisions internes, les faiblesses du mouvement syndical et les révélations de collusion, la campagne de six mois chez Samsung a montré qu’une mobilisation prolongée pouvait arracher des concessions à un géant industriel. Cet épisode contredit l’idée selon laquelle l’IA rendrait les travailleurs et travailleuses impuissants, car leur travail reste indispensable à la production des composants technologiques. Kap Seol, chercheur et écrivain coréen, souligne que tant que les entreprises auront besoin de main-d’œuvre humaine, même marginalement, elles ne seront pas invincibles face à la résistance syndicale.

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