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Philosophie

Les hobbits sont-ils de gauche ?

La Vie des Idées · mis à jour il y a 27 j

Jusqu'à quel point l'œuvre de J. R.

Tolkien et récupération politique

Dès sa publication dans les années 1950, l’œuvre de J.R.R. Tolkien a été interprétée de manière opposée par les mouvements politiques. Les années 1960 ont vu des groupes contestataires, notamment américains, y associer une critique du capitalisme et une sensibilité écologique, tandis que les années 1970 ont vu des néofascistes italiens créer des camps de hobbits. Aujourd’hui encore, des figures politiques comme Giorgia Meloni, cheffe du parti Fratelli d’Italia, revendiquent Le Seigneur des anneaux comme livre de chevet. Sébastien Fontenelle, journaliste à Blast, analyse cette récupération dans son essai Tolkien contre les machines. Écologie et antifascisme en Terre du Milieu (2025), où il défend l’idée que l’œuvre est fondamentalement progressiste, malgré le conservatisme affiché de son auteur.

Biographie et inspiration

J.R.R. Tolkien (1892-1973) a vécu une enfance à la campagne avant d’être confronté à l’industrialisation de Birmingham. Cette expérience a profondément influencé sa vision de la nature, qu’il idéalise dans ses récits. Dans son essai Du conte de fées (1939), il définit la fantasy comme un genre visant à « recouvrer » une nature préservée, loin de l’industrialisation. Ses deux œuvres majeures, Bilbo le Hobbit (1937) et Le Seigneur des anneaux (1954-1955), mettent en scène des quêtes menées par des hobbits, des créatures discrètes vivant dans le Comté, une Angleterre rurale idéalisée. Ces récits, bien que fragmentés (comme le Silmarillion, publié après sa mort), ont marqué la littérature fantastique.

Hobbits : héros écologistes

Sébastien Fontenelle présente les hobbits Bilbo et Frodo comme des « héros tranquilles », incarnant des valeurs écologistes avant l’heure. Ces personnages privilégient la lenteur, la générosité, l’altruisme et la sobriété, des traits qu’il associe à une forme de décroissance. Leur pays, le Comté, représente une Angleterre rurale du XIXe siècle, telle que Tolkien l’a connue. L’auteur souligne que ces hobbits, bien que casaniers et parfois gloutons selon Tolkien lui-même, sont des exceptions dans leur société. Leur mode de vie contraste avec l’industrialisation destructrice représentée par des personnages comme Saroumane, un magicien corrompu par la technologie et la pollution.

Nature et résistance

Deux éléments clés de Le Seigneur des anneaux illustrent la défense de la nature : Tom Bombadil et les Ents. Tom Bombadil, personnage mystérieux, incarne la nature originelle, préservée et indépendante des humains. Dans le livre, son amie déclare que « les arbres et les herbes n’appartiennent qu’à eux-mêmes », soulignant une vision écocentrée. Les Ents, quant à eux, sont des créatures mi-arbres mi-humaines menées par Barbebois. Ils déclarent la guerre à Saroumane, symbole de l’industrialisation polluante, et deviennent ainsi des « éco-guerriers » avant l’heure. Ces personnages illustrent une résistance à la modernité destructrice.

Tolkien et les machines

Sébastien Fontenelle met en lumière l’aversion de Tolkien pour les machines, qu’il exprime dans sa correspondance. Cette position s’oppose à des mouvements comme le futurisme italien, dont le Manifeste (1909) de Filippo Tommaso Marinetti célébrait la technologie et la vitesse. Tolkien, catholique fervent et critique de l’URSS, dénonce aussi l’impérialisme américain, révélant une pensée politique ambivalente. Bien que conservateur, son œuvre est présentée comme profondément antitotalitaire et écologique, une vision qui a surpris les mouvements de gauche des années 1960-1970.

Tolkien et questions sociales

L’œuvre de Tolkien est souvent analysée sous l’angle du racisme et de l’antifascisme. Certains chercheurs accusent Tolkien d’avoir créé un univers où les héros sont blancs et les méchants colorés, bien qu’il ait explicitement condamné le nazisme. Sébastien Fontenelle balaye ces critiques en soulignant la solidarité interraciale dans Le Seigneur des anneaux, où différentes ethnies s’unissent contre le mal. L’auteur défend ainsi une vision progressiste de l’œuvre, malgré les ambiguïtés de Tolkien. Il conclut que la récupération de l’œuvre par la gauche dans les années 1960-1970 est plus fidèle à son esprit que les détournements de l’extrême droite.

Ce que ça pourrait changer

Sébastien Fontenelle conclut que *Le Seigneur des anneaux* reste une dénonciation puissante du pouvoir et de la destruction environnementale, un thème actuel avec le concept de *« carbofascisme »*, défini comme l’alliance entre la destruction écologique et l’autoritarisme. Son essai, bien que parfois engagé et tranché, propose une relecture stimulante de l’œuvre. Cependant, certaines interprétations manquent de nuances : les hobbits ne sont pas des modèles parfaits, et Tom Bombadil, bien qu’incarnant la nature, est impuissant face à la guerre. L’ouvrage, qui inclut une bibliographie, sert d’introduction à Tolkien tout en dénonçant les récupérations politiques abusives.

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