« Face à la désinformation, il est urgent de former les citoyens aux usage de l'IA » : l'appel d'un chercheur de l'Université de Lorraine
À l’heure où les fausses informations circulent plus vite que les savoirs établis, le dialogue entre science et société semble fragilisé. Méfiance envers les experts, controverses amplifiées par les réseaux sociaux, brouillage des repères… comment rétablir une discussion constructive fondée sur les faits, sans nier les doutes et les questionnements citoyens ?.
La désinformation en santé désigne la propagation d'informations erronées ou trompeuses sur des sujets médicaux, comme les vaccins, les thérapies alternatives ou les régimes miracles. Ce phénomène n'est pas limité à la politique mais touche aussi la santé, un domaine où les émotions sont fortes et où la confiance dans les institutions a été érodée par des crises passées. Par exemple, l'affaire du sang contaminé (1991), la crise de la vache folle (1996) ou la pandémie de Covid-19 (2019) ont affaibli la crédibilité des experts et des autorités sanitaires. Aujourd'hui, cette défiance s'inscrit dans un contexte de fractures sociales et politiques, où certains groupes sont particulièrement réceptifs aux fausses informations. Les personnes qui s'informent principalement via Internet et les réseaux sociaux ont un niveau de connaissances en santé plus faible, une confiance réduite envers la science et une sensibilité accrue aux théories alternatives. Ces dynamiques créent un écosystème informationnel de défiance, où les fausses informations circulent facilement et peuvent encourager des comportements à risque.
La désinformation en santé représente un enjeu de gouvernance démocratique, car elle altère la capacité des citoyens à prendre des décisions éclairées. Une démocratie repose sur l'accès à une information fiable et vérifiée, mais les fausses informations brouillent cette rationalité collective. Aux États-Unis, le mouvement Make America Healthy Again (MAHA), inspiré de slogans politiques, illustre comment la désinformation en santé peut devenir une démarche militante. En Europe, cette tendance se développe également. Pour lutter contre ce phénomène, le gouvernement français a lancé en janvier 2026 une Stratégie nationale de lutte contre la désinformation en santé, qui s'appuie sur des rapports comme celui de Molimard. Cette stratégie vise à protéger l'information médicale, à renforcer la confiance et à rendre les citoyens capables de discerner les sources fiables des fausses informations.
La stratégie française contre la désinformation en santé repose sur quatre axes principaux. Le premier axe, l'écoute et la participation citoyenne, souligne l'importance de rendre l'information médicale visible, lisible et accessible au bon moment. Le deuxième axe prévoit la création d'un observatoire de la désinformation en santé, chargé de surveiller et d'analyser les fausses informations. Le troisième axe, l'info-vigilance, vise à alerter rapidement sur les risques liés à la désinformation. Enfin, le quatrième axe, bâtir un socle de confiance, cherche à responsabiliser les plateformes numériques et à renforcer l'éducation critique à la santé dès l'école, notamment via des kits pédagogiques développés avec le Centre pour l'éducation aux médias et à l'information (Clemi). L'objectif est de restaurer la confiance et de toucher tous les publics, y compris les communautés sceptiques, sans adopter un ton moralisateur.
L'Organisation mondiale de la santé (OMS) insiste depuis plusieurs années sur la nécessité de développer la littératie en santé, c'est-à-dire la capacité des individus à comprendre, évaluer et utiliser l'information médicale pour faire des choix éclairés. Cette compétence est cruciale dans un contexte où les déserts médicaux — des zones où l'accès aux soins est difficile — rendent les citoyens plus vulnérables à la désinformation et aux thérapies alternatives. Par exemple, dans ces régions, il est plus fréquent de recourir à des sources non vérifiées faute de pouvoir consulter un médecin traitant. La littératie en santé permet donc de réduire les risques liés à l'information erronée et d'améliorer la prise de décision en matière de santé.
Les IA conversationnelles (comme ChatGPT ou Claude) sont de plus en plus utilisées pour accéder à des informations médicales, que ce soit par les citoyens ou les professionnels de santé. En France, 45 % des Français seraient d'accord avec l'usage de ces outils, et 62 % des médecins généralistes y auraient recours ponctuellement. Aux États-Unis, des outils comme ChatGPT Santé (lancé en janvier 2026) ou Claude for Healthcare permettent d'accompagner les patients dans la compréhension de leurs données de santé ou la préparation de consultations. Cependant, ces outils soulèvent des questions éthiques et pratiques : erreurs d'interprétation des situations cliniques, biais vers des diagnostics rares, difficultés à dialoguer avec les grands modèles de langage (LLM), risques liés à la protection des données personnelles ou piratage des données de santé. Leur acceptabilité future dépendra de leur intégration responsable et de la formation des utilisateurs.
L'utilisation des IA conversationnelles en santé comporte plusieurs risques majeurs. Par exemple, des erreurs d'interprétation des situations cliniques, en particulier en urgence, peuvent survenir en raison des limites des grands modèles de langage (LLM). Ces outils peuvent aussi présenter des biais vers des diagnostics rares, ce qui fausse les recommandations. Les patients rencontrent également des difficultés à établir un dialogue performant avec ces IA, limitant leur utilité. Des problèmes éthiques se posent, comme l'utilisation des données personnelles ou le risque de piratage des données de santé individuelles. Enfin, les applications en diagnostic médical individuel restent problématiques, car elles peuvent conduire à des décisions inadaptées. Ces limites soulignent la nécessité de former les citoyens et les professionnels de santé à un usage responsable de ces outils.
Pour intégrer les IA conversationnelles de manière responsable dans la stratégie de lutte contre la désinformation, plusieurs recommandations émergent. Il est essentiel de former les citoyens et les professionnels de santé à l'utilisation de ces outils, en mettant l'accent sur leurs limites et leurs risques. Les plateformes numériques doivent être responsabilisées pour garantir la qualité et la sécurité des informations diffusées. Les formations à l'IA générative, comme celles prévues pour les journalistes, devraient être étendues aux citoyens et aux professionnels de santé. Enfin, il est crucial de comparer clairement les mécanismes de fonctionnement des différentes IA pour aider les utilisateurs à faire des choix éclairés. Ces mesures permettraient d'orienter les citoyens vers des usages plus sûrs et plus responsables des outils d'IA en santé.

