La solitude chez les jeunes : une souffrance invisible, mais répandue
Découverte se penche sur ce sentiment qui n’est pas sans conséquences sur la santé physique et psychologique..
La solitude touche particulièrement les jeunes de 16 à 24 ans, avec 40 % d’entre eux déclarant en souffrir, contre seulement 7 % des personnes de plus de 65 ans, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Cette souffrance, souvent invisible, est décrite comme un phénomène répandu mais sous-estimé. Contrairement aux idées reçues, elle ne se limite pas aux personnes âgées. La pandémie de COVID-19 a aggravé cette situation, rendant la lutte contre l’isolement encore plus difficile pour des jeunes comme Xavier Ménard-Beaudoin, un universitaire de 24 ans qui a créé un club social nommé Enjoy pour aider ses pairs à se reconnecter. En neuf mois, ce club a attiré 3 000 jeunes adultes à Montréal. La solitude chez les jeunes est un enjeu majeur de santé publique, car elle a des conséquences profondes sur le bien-être physique et mental.
La solitude n’est pas simplement un sentiment passager de tristesse ou d’ennui. Selon Louise Arseneault, professeure au King’s College de Londres, elle se définit comme le fossé entre les relations qu’une personne possède et celles qu’elle souhaite avoir. Ce déséquilibre peut être douloureux, surtout quand il s’installe durablement. Les causes de cette solitude sont souvent complexes et remontent parfois à l’enfance. Les personnes qui éprouvent des difficultés relationnelles à l’âge adulte ont souvent eu des problèmes similaires dans leur jeunesse, comme un manque d’habiletés sociales ou des relations inadéquates. La solitude chronique chez les jeunes est donc souvent liée à un manque d’apprentissage des compétences nécessaires pour établir et maintenir des liens sociaux positifs. Les chercheurs soulignent l’importance d’aider les jeunes à développer ces compétences dès leur plus jeune âge.
La solitude prolongée a des effets graves sur la santé physique et mentale. Elle affaiblit le système immunitaire, augmente le risque d’inflammation chronique et réduit l’espérance de vie de près de 30 %, selon l’OMS. Une méta-analyse de 2010 comparait même son impact à celui de la consommation quotidienne de 15 cigarettes, bien que cette comparaison doive être nuancée : les effets de la solitude ne sont pas identiques à ceux du tabac sur le plan biologique. Sur le plan mental, la solitude chronique est fortement associée à l’anxiété et à la dépression. Les jeunes de 16 à 24 ans consomment deux fois plus d’anxiolytiques et d’antidépresseurs que la population générale. Pamela Qualter, chercheuse à l’Université de Manchester, estime que 10 % des personnes touchées par la solitude ne parviennent pas à en sortir, ce qui aggrave les risques de troubles psychologiques et physiques.
Les avancées en imagerie médicale ont permis de mieux comprendre comment la solitude affecte le cerveau. Elle active excessivement les zones liées à la réflexion sur soi, au traitement des émotions et aux interactions sociales. Dans cette situation, le cerveau, comme une maison sans fenêtres, comble le manque de contacts humains en simulant des interactions sociales par l’imagination. Cette hyperactivité peut altérer la perception du monde : les personnes solitaires deviennent plus attentives aux expressions faciales et aux tons de voix, interprétant parfois des intentions hostiles là où il n’y en a pas. Elles développent une hypervigilance sociale, cherchant désespérément des interactions sans risque de rejet. Xavier Ménard-Beaudoin a vécu cette expérience pendant et après la pandémie, décrivant un sentiment d’être constamment jugé et isolé du monde.
Les réseaux sociaux sont souvent pointés du doigt comme responsables de la solitude des jeunes, mais les scientifiques nuancent ce lien. Selon Louise Arseneault et Timothy Matthews, chercheur à l’Université de Greenwich, les études ne sont pas concluantes et ne permettent pas d’affirmer que les écrans amplifient la solitude. En réalité, pour la majorité des jeunes, les réseaux sociaux servent à prolonger leur vie sociale plutôt qu’à la remplacer. Une enquête menée par Arseneault en juin 2025 auprès de 1 632 jeunes a révélé que 70 % d’entre eux estiment que les médias sociaux n’ont aucune influence sur leur sentiment de solitude. Les écrans occupent cependant entre 30 % et 40 % de leur vie éveillée, et la socialisation en face-à-face a diminué de plus de 20 % depuis les années 2000, selon l’American Time Use Survey.
Face aux difficultés à créer des liens réels, certains jeunes se tournent vers l’intelligence artificielle (IA) pour combler leur solitude, en interagissant avec des amis virtuels. Timothy Matthews, qui étudie ce phénomène, s’inquiète des conséquences psychologiques de ces relations artificielles. Il souligne qu’en cas de fermeture des serveurs d’une entreprise d’IA, un jeune pourrait vivre un traumatisme similaire à celui d’un deuil, avec des répercussions profondes sur sa santé mentale. Les recherches sur ce sujet sont encore récentes, mais Matthews souligne l’urgence d’étudier ces impacts pour éviter des conséquences imprévues. Louise Arseneault rappelle que lorsqu’un jeune exprime sa solitude, il faut y voir un signal d’alerte et non un simple passage à vide.
Pour lutter contre la solitude des jeunes, des initiatives locales émergent, comme le club social *Enjoy* fondé par Xavier Ménard-Beaudoin. Ce type de projet vise à recréer du lien social à travers des activités collectives, comme le sport, pour briser l’isolement malgré la gêne ou la peur du jugement. Les chercheurs insistent aussi sur l’importance d’apprendre aux jeunes à développer leurs habiletés sociales dès l’enfance, afin de prévenir les difficultés relationnelles à l’âge adulte. Louise Arseneault souligne que la solitude n’est pas une fatalité et que des solutions existent, à condition d’agir tôt et de manière adaptée. Les pouvoirs publics et les communautés locales ont un rôle clé à jouer dans cette lutte contre l’isolement invisible des jeunes.

