Le legs d’un esprit curieux
Dans le poulailler de Jean-Claude Germain..
L’article évoque la bibliothèque personnelle de Jean-Claude Germain, installée dans un ancien poulailler transformé en espace de travail à Sainte-Catherine-de-Hatley, au Québec. Ce bâtiment de 93 acres, acheté dans les années 1970 par son amie Pauline Julien, abritait des milliers de livres jaunis et des objets liés à sa vie d’écrivain, de dramaturge et de comédien. Germain y a écrit des dizaines d’œuvres et y a passé ses derniers jours, entouré de cette collection unique. Le lieu, décrit comme un mélange de bibliothèque, de musée et de repaire d’artiste, reflète son esprit curieux et son attachement aux mots. La maison, surnommée la cabane d’origine, abrite désormais des livres et des semences, tandis qu’une partie de la collection a été transférée dans une maison Bonneville offerte en 2018.
La bibliothèque de Jean-Claude Germain était un trésor d’ouvrages rares et variés, allant des classiques de la littérature québécoise et internationale aux textes philosophiques ou spirituels comme La psychanalyse du feu de Bachelard, Brochures de Gauvreau ou Projections libérantes de Borduas. Ces livres, souvent achetés d’occasion pour quelques dollars, étaient protégés sous film plastique transparent, comme des cadeaux. La collection incluait aussi des dictionnaires, des archives photos, des affiches de théâtre, des bandes sonores de ses pièces, des journaux intimes tenus avec un soin maniaque, et une correspondance avec des figures culturelles comme VLB (Victor-Lévy Beaulieu). Germain collectionnait également les citations, qu’il encadrait un peu partout dans la maison.
Christine Germain, fille de Jean-Claude et ex-réalisatrice d’émissions de poésie à Radio-Canada, hérite d’un legs à la fois précieux et écrasant. Elle doit gérer une collection immense et désordonnée, composée de documents historiques, d’archives théâtrales et de livres sans valeur marchande apparente. Christine, qui se décrit comme fleuriste l’été et poète l’hiver, se sent investie d’une responsabilité patrimoniale mais aussi submergée par l’ampleur de la tâche. Elle se demande où et comment transmettre ce patrimoine, soulignant que les institutions comme Radio-Canada ou des musées pourraient être des destinataires idéaux, mais que le processus manque souvent de respect et de connaissances adaptées.
Jean-Claude Germain était une figure majeure du théâtre québécois, connu pour son rôle de dramaturge, comédien et directeur artistique du Théâtre d’Aujourd’hui pendant dix ans. Il a côtoyé des personnalités emblématiques comme Pauline Julien, Hélène Loiselle, Gilles Renaud, Michel Garneau ou Nicole Leblanc, avec qui il a eu deux enfants. Son univers reflétait l’effervescence culturelle des années 1970, une époque où le théâtre québécois était à la fois bohème et engagé. Germain incarnait cette génération d’artistes pour qui la culture était une forme de résistance et d’expression identitaire. Sa disparition en 2025, à 85 ans, a laissé un vide dans ce milieu.
Christine Germain incarne le dilemme de nombreux héritiers de collections culturelles : comment préserver un patrimoine qui n’a pas de valeur marchande immédiate ? Elle évoque la métaphore d’un vieux qui meurt et emporte avec lui une bibliothèque entière, soulignant l’urgence de sauvegarder ces traces avant qu’elles ne disparaissent. Elle rêve d’une collaboration avec des étudiants en archivistique ou en théâtre, ou d’un partenariat avec un musée, pour donner une seconde vie à ces archives. Pour elle, ce legs est à la fois un fardeau et une richesse émotionnelle, un rappel que l’histoire ne se résume pas à des écrans ou à des données numériques.
Christine Germain perpétue l’héritage de son père à travers ses propres créations. Fleuriste l’été, elle compose des bouquets éphémères qu’elle décrit comme des *mises en scène florales*, un hommage indirect à l’art théâtral de son père. En hiver, elle se consacre à la poésie, un autre lien avec l’univers littéraire de Germain. Elle évoque aussi ses souvenirs de lui, notamment ses réflexions sur la vie et la société, comme sa phrase récurrente : *« Christine, les méchants gagnent toujours ! »*, qui résume peut-être son regard désabusé mais lucide sur le monde. Son deuil reste vif, mais son travail de préservation et de création en est une forme de consolation.

