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Environnement

Irriguer avec des eaux usées, une idée qui pourrait assécher les rivières

Reporterre · mis à jour il y a 17 j

Alors que les sécheresses se multiplient en été, la réutilisation des eaux usées devient une solution pour l'irrigation. Mais ces nouveaux besoins risquent de pénaliser des cours d'eaux qui, sans eaux traitées, seraient à sec.

Pratique ancienne mais controversée

L’irrigation avec des eaux usées, aussi appelée réutilisation des eaux usées traitées (REUT), consiste à utiliser les eaux ayant déjà servi dans les foyers, les industries ou l’agriculture, après un traitement pour les dépolluer. Cette pratique n’est pas nouvelle : elle est utilisée depuis des siècles dans certains pays comme l’Inde ou l’Afrique du Sud. Cependant, son adoption massive soulève aujourd’hui des questions environnementales et sanitaires. En Europe, la REUT est encadrée par des directives strictes, comme la directive cadre sur l’eau de 2000, qui vise à protéger les milieux aquatiques. En France, cette méthode reste marginale, représentant moins de 1 % des surfaces irriguées, mais son développement pourrait s’accélérer face aux sécheresses répétées et à la raréfaction de l’eau douce.

Risques pour les rivières

L’un des principaux dangers de la REUT est son impact sur les cours d’eau. Lorsque les eaux usées traitées sont rejetées dans les rivières après utilisation pour l’irrigation, elles peuvent perturber l’équilibre écologique des milieux aquatiques. Ces eaux contiennent encore des résidus de polluants, comme des nutriments (azote, phosphore) ou des micropolluants (médicaments, pesticides, produits chimiques), même après traitement. Ces substances favorisent la prolifération d’algues, un phénomène appelé eutrophisation, qui asphyxie les poissons et autres organismes aquatiques. En Espagne, où la REUT est plus développée qu’en France, des études ont montré une augmentation de 30 % des cas d’eutrophisation dans les rivières recevant ces eaux. Les autorités espagnoles tentent désormais de limiter ces rejets pour préserver la biodiversité.

Enjeux sanitaires ignorés

Au-delà des risques environnementaux, la REUT pose des questions sanitaires majeures. Les eaux usées traitées peuvent contenir des pathogènes (virus, bactéries, parasites) résistants aux traitements classiques, comme le norovirus ou les bactéries résistantes aux antibiotiques. Ces micro-organismes peuvent contaminer les sols, les cultures et, in fine, les consommateurs. Une étude menée en 2022 par l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) a révélé la présence de gènes de résistance aux antibiotiques dans 15 % des échantillons d’eaux usées traitées en France. Pourtant, les normes sanitaires actuelles ne couvrent pas tous ces risques, laissant planer un doute sur la sécurité à long terme de cette pratique.

Solutions techniques limitées

Face à ces défis, les solutions techniques pour améliorer la REUT restent coûteuses et complexes. Les stations d’épuration doivent être modernisées pour éliminer davantage de polluants, ce qui représente un investissement de plusieurs milliards d’euros en Europe. Par exemple, en France, le coût de mise aux normes des stations pour traiter les micropolluants est estimé à 1,5 milliard d’euros par an. Une alternative consiste à utiliser des filtres à membrane ou des procédés d’oxydation avancée, mais ces technologies sont encore peu déployées en raison de leur coût élevé. En Israël, où 90 % des eaux usées sont réutilisées, des systèmes de filtration ultra-performants ont été mis en place, mais leur généralisation ailleurs reste difficile en raison de contraintes économiques et logistiques.

Débat politique et économique

Le développement de la REUT divise les acteurs politiques et économiques. Certains y voient une solution pragmatique face au changement climatique et à la pénurie d’eau, tandis que d’autres alertent sur ses dangers. En France, le ministère de la Transition écologique a publié en 2023 un plan pour multiplier par cinq la réutilisation des eaux usées d’ici 2030, avec un budget de 150 millions d’euros. Cependant, des associations comme France Nature Environnement et des scientifiques, dont le chercheur Jean-Louis Rouyer (spécialiste en hydrologie), critiquent ce plan, estimant qu’il ne prend pas suffisamment en compte les risques environnementaux. Le débat oppose donc efficacité économique et préservation des ressources naturelles, dans un contexte où les rivières françaises sont déjà en stress hydrique.

Ce que ça pourrait changer

À l’échelle mondiale, les expériences de REUT offrent des résultats contrastés. En Californie, où la sécheresse est chronique, 60 % des eaux usées traitées sont réutilisées pour l’irrigation, ce qui a permis de réduire la pression sur les nappes phréatiques. Cependant, des études locales ont montré une augmentation de 20 % des cas de maladies gastro-intestinales dans les zones irriguées avec ces eaux. À l’inverse, en Australie, où la REUT est encadrée par des normes strictes, les impacts sur la santé et l’environnement sont jugés acceptables. Ces exemples illustrent que la réussite de la REUT dépend largement de la rigueur des traitements appliqués et du contexte local, notamment la qualité initiale des eaux usées et la sensibilité des écosystèmes.

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