Comment la Russie a transformé un pédocriminel en héros de guerre
Le caporal russe Alexander Vlasenkov, mort au combat en Ukraine en 2022, était un pédocriminel reconnu, parti au front pour échapper à la surveillance policière et à des dettes colossales..
Alexander Vlasenkov, un homme originaire de la République des Komis en Russie, était fiché au ministère de l'Intérieur russe pour pédophilie depuis son passage à l'université de Saint-Pétersbourg. En 2014, alors étudiant, il avait tenté de violer un garçon de 13 ans. L'affaire avait été étouffée par l'université, et son service militaire obligatoire dans les forces de défense aérienne lui avait évité la prison. Entre 2019 et 2021, il avait contracté des prêts pour un total de 500 000 roubles (environ 5 000 €), puis emprunté 400 000 roubles supplémentaires (4 000 €) en utilisant le passeport de sa grand-mère. Incapable de rembourser, il a vécu pendant un an en échappant aux huissiers et aux sociétés de recouvrement, tout en étant surveillé par la police en raison de son passé criminel.
En 2022, écrasé par ses dettes et craignant que son passé ne soit révélé par un policier local, Vlasenkov s'est rendu à Moscou pour demander de l'aide à la Fédération internationale de combat rapproché (IHCF). Alexandre Matovnikov, président du conseil de surveillance de cette fédération et ancien membre de la sécurité rapprochée de Vladimir Poutine, lui a conseillé de s'engager dans ce que la Russie appelle l'opération spéciale en Ukraine. Cette opération, lancée en février 2022, est en réalité une guerre d'invasion contre l'Ukraine. Vlasenkov y a trouvé un moyen d'échapper à la surveillance policière et à ses dettes, tout en devenant un soldat anonyme parmi des milliers d'autres.
Après le début catastrophique de l'opération spéciale en Ukraine, la propagande du Kremlin avait besoin de héros pour redonner du moral à la population russe. Vlasenkov correspondait parfaitement à ce profil : jeune homme de province, athlète et champion de combat rapproché, presque orphelin. Alexandre Matovnikov, alors commandant en chef adjoint des forces terrestres russes, a orchestré une campagne pour transformer Vlasenkov en symbole. Un mois et demi après sa mort au combat le 22 octobre 2022, Vladimir Poutine a signé un décret lui décernant à titre posthume le titre de «Héros de la Russie», la plus haute distinction civile et militaire du pays.
Dans sa région natale, la République des Komis, des hommages publics ont été organisés pour célébrer la mémoire de Vlasenkov. Toutes les écoles de la région ont assisté à un cours en son honneur, et un film retraçant son parcours a été diffusé. Un monument a été érigé dans sa ville natale de Chim, et un musée a été créé dans son ancien lycée. En décembre 2022, la chaîne de télévision locale **Komis** a diffusé un documentaire intitulé *Le dernier combat d'Alexander Vlasenkov*, réalisé dans un style rappelant les films de propagande soviétiques. Le documentaire passe sous silence les raisons de sa fuite en Ukraine et met en avant des phrases comme *«n'a jamais eu peur d'assumer ses responsabilités»*.

