Une BD sur l’enfance de « Ti-von » Deschamps à Saint-Henri
La BD Yvon avant Deschamps raconte l'enfance de l'humoriste au fil des anecdotes recueillies par sa fille..
La bande dessinée Yvon avant Deschamps retrace l’enfance de l’humoriste québécois Yvon Deschamps, né et grandi dans le quartier ouvrier de Saint-Henri à Montréal dans les années 1940. Publiée par les éditions VLB, cette BD est le fruit d’un travail de plusieurs années mené par sa fille Annie Deschamps, qui a recueilli ses souvenirs. Contrairement à ses spectacles où il mettait en scène des personnages ordinaires, Yvon Deschamps a rarement évoqué sa propre vie avant un âge avancé. Les récits de son enfance, souvent teintés d’humour et de réalisme, sont illustrés par Sampar, connu pour ses séries comme Billy Stuart et Capitaine Static, sous la direction littéraire de Tristan Demers. La BD alterne entre dessins, photos de famille et archives historiques pour offrir un portrait à la fois ludique et documenté.
La BD s’inscrit dans le Montréal des années 1940, une époque marquée par des conditions de vie difficiles pour les familles ouvrières. Saint-Henri, quartier populaire, reflète les réalités sociales de l’époque : pauvreté, influence forte de l’Église catholique, et rôles genrés très stricts, où les femmes étaient souvent cantonnées aux tâches domestiques sans reconnaissance. La Seconde Guerre mondiale (1939-1945) plane aussi en toile de fond, influençant les aspirations limitées des enfants de l’époque. Annie Deschamps souligne qu’à cette période, les rêves d’avenir étaient rares, car les enfants ne pouvaient envisager d’autres horizons que leur milieu social. Les illustrations et archives intégrées dans la BD permettent de visualiser ces aspects, en puisant dans des photos de famille et des documents conservés à la Société historique de Saint-Henri.
L’enfance d’Yvon Deschamps est marquée par une relation étroite et parfois tumultueuse avec ses deux frères, Denis (l’aîné) et Gilles (le benjamin). Les trois frères, surnommé Ti-Von pour Yvon, partageaient un petit lit dans une modeste maison. Leur quotidien était rythmé par des jeux d’enfants, des taquineries, et des escapades pour échapper aux tensions avec les jeunes Irlandais du quartier, reflétant les rivalités ethniques de l’époque. Leur père, Avila Deschamps, dessinateur industriel au cœur tendre, fabriquait même un projecteur artisanal pour projeter des vues (terme désignant des films ou diapositives) à la maison. Ces souvenirs, mêlés d’humour et de tendresse, révèlent aussi la sensibilité précoce d’Yvon aux inégalités sociales, un thème qu’il explorera plus tard dans sa carrière.
La réalisation de la BD a demandé près de sept ou huit ans de travail, car Yvon Deschamps ne se livrait pas facilement. Annie Deschamps a dû rassembler ses récits par fragments, sans forcer son père, qui pouvait refuser de parler pendant des mois. Le processus a inclus des recherches approfondies : consultation de boîtes à souvenirs familiales, collaboration avec la Société historique de Saint-Henri pour trouver des images d’archives, et travail avec Tristan Demers (directeur littéraire) et Sampar (illustrateur). L’objectif était de capturer l’essence d’Yvon enfant sans tomber dans la caricature, en s’appuyant sur des photos de l’époque. Sampar explique avoir pris du recul pour reproduire fidèlement les traits et l’attitude du jeune Yvon.
Annie Deschamps, qui enseigne l’univers social à des élèves de 6e année (équivalent du CM2 en France), voit dans cette BD un outil pédagogique pour illustrer les différences entre le passé et le présent. Elle l’utilise en classe pour montrer à ses élèves que le Québec des années 1940, bien que très différent d’aujourd’hui, n’est pas si lointain. La BD suscite des conversations intergénérationnelles, que ce soit avec des grands-parents ou des parents, en les incitant à partager leurs propres souvenirs. Pour Sampar, l’enjeu est aussi de faire découvrir Yvon Deschamps aux jeunes générations, comme sa propre fille de 20 ans, pour qui le nom de l’humoriste ne signifie rien. La BD vise à transmettre l’héritage culturel et humain de ce monument du Québec.

