Métonymie et faux raccord – sur « Where Thoughts Provoke » de Henry Taylor
Le musée Picasso à Paris présente la première rétrospective française du peintre afro-américain né en 1958. Les sujets traités (un univers de l’ordinaire hanté par l’histoire esclavagiste et ségrégationniste) s’y donnent en vision haptique par leur composition : un entremêlement de strates temporelles et perceptives qui, malgré des présences cicatricielles, engage à « faire famille ».
Le musée Picasso à Paris organise la première rétrospective en France de l'artiste afro-américain Henry Taylor, né en 1958. Cette exposition met en lumière des thèmes comme l'histoire de l'esclavage et de la ségrégation aux États-Unis, traités à travers une approche visuelle et perceptive. L'auteur de l'article, Éric Loret, suggère de ne pas consulter de documents préparatoires comme le dossier de presse ou le catalogue avant de visiter l'exposition. Il recommande plutôt une observation directe des œuvres pour ressentir une «vibration» ou une connexion immédiate avec elles. Parfois, cette connexion est immédiate, parfois elle demande plus de temps. Cette méthode vise à éviter de se laisser influencer par des interprétations préétablies et à découvrir les œuvres de manière intuitive.
L'article se concentre sur le tableau We Were Framed (2014) de Henry Taylor, présenté dès la première salle de l'exposition. Cette œuvre représente plusieurs figures humaines et animales disposées de manière non réaliste. On y voit notamment un homme afro-américain en veste bleu marine, un garçon pâle avec un bras filiforme, et une silhouette de dos avec un chapeau noir. Le traitement artistique oscille entre le fauvisme, mouvement artistique utilisant des couleurs pures et vives, et l'expressionnisme, qui privilégie l'expression des émotions au détriment du réalisme. L'espace représenté dans le tableau n'est pas cohérent : une main immense, surgie derrière la tête de l'homme au second plan, ne semble reliée à aucun élément. De plus, la jambe gauche du personnage à côté du cheval est inachevée, et un morceau de cette jambe figure le pénis du cheval, créant un jeu de correspondances visuelles.
L'article évoque deux concepts clés pour comprendre l'œuvre de Henry Taylor : la métonymie et le faux raccord. La métonymie est une figure de style où un mot est remplacé par un autre qui lui est associé par un lien logique, comme la partie pour le tout. Dans We Were Framed, cette technique se manifeste par des échos de formes et de couleurs entre les personnages et les éléments du tableau, créant des correspondances visuelles. Le faux raccord, quant à lui, désigne une discontinuité dans la représentation spatiale ou temporelle d'une œuvre, comme une main qui ne se raccorde à rien ou une jambe inachevée. Ces choix artistiques invitent le spectateur à percevoir les relations entre les éléments plutôt qu'une narration linéaire, en privilégiant les intensités visuelles et les associations d'idées.
L'article souligne une interaction entre la peinture et la sculpture dans l'exposition. À côté du tableau We Were Framed, une sculpture de 2021 est exposée : deux tréteaux antiques customisés de faux crins, avec une tête de cheval en bronze. Ces éléments semblent dialoguer avec le tableau, notamment à travers les pieds des tréteaux qui, en se chevauchant, forment une sculpture équine. Cette mise en perspective entre peinture et sculpture renforce l'idée d'un univers où les frontières entre les disciplines artistiques s'estompent. L'inscription sur la chemise blanche du palefrenier, partiellement déchiffrée, ajoute une couche supplémentaire de sens, bien que son interprétation reste ouverte.
Henry Taylor utilise une approche artistique qui privilégie la perception sensorielle et émotionnelle plutôt qu'une représentation réaliste. Les œuvres de *Where Thoughts Provoke* invitent à une expérience visuelle où les strates temporelles et perceptives s'entremêlent, créant un univers haptique, c'est-à-dire qui sollicite le toucher par le regard. Cette méthode engage le spectateur à « faire famille » avec les œuvres, c'est-à-dire à établir des liens personnels et subjectifs avec elles. Les cicatrices de l'histoire, comme celles de l'esclavage et de la ségrégation, sont évoquées de manière indirecte, à travers des compositions qui mêlent réalisme et abstraction, pour provoquer une réflexion sur l'identité et la mémoire collective.

