Sur leur BatoLabo, ces artistes et scientifiques naviguent depuis un an au chevet des « fleuves en ruines »
Relier l'estuaire de la Loire au delta du Danube, tel est l'objectif du BatoLabo. À bord de ce laboratoire flottant, l'équipage témoigne de l'état de santé déplorable des fleuves européens, soumis au stress climatique et aux maladaptations.
Un collectif d’artistes et de scientifiques français a lancé en 2023 un projet nommé BatoLabo, un bateau-laboratoire conçu pour étudier les fleuves français en crise. Ce bateau, inspiré des laboratoires mobiles, permet de mener des recherches in situ sur les écosystèmes aquatiques dégradés. Il combine des outils scientifiques traditionnels avec des approches artistiques, comme des installations ou des performances, pour sensibiliser le public aux enjeux environnementaux. Le projet s’inscrit dans une démarche de science participative, où les citoyens sont invités à contribuer aux observations. Le BatoLabo navigue principalement sur la Loire, l’un des fleuves les plus menacés de France, où les activités humaines (barrages, pollution, artificialisation des berges) ont profondément altéré les écosystèmes.
Les fleuves français, comme la Loire, subissent une dégradation massive de leurs écosystèmes, qualifiée de « ruines » par les auteurs de l’article. Cette situation est attribuée à plusieurs facteurs : la construction de barrages qui bloquent le transport des sédiments et fragmentent les habitats, la pollution industrielle et agricole (pesticides, métaux lourds), ainsi que l’artificialisation des berges qui détruit les zones humides. Selon les scientifiques, près de 80 % des cours d’eau en France sont en mauvais état écologique, un chiffre qui illustre l’ampleur de la crise. Les espèces aquatiques, comme les poissons migrateurs (saumon, anguille), voient leurs populations s’effondrer, tandis que les algues invasives prolifèrent. Le BatoLabo vise à documenter ces transformations et à alerter sur leur irréversibilité si aucune mesure n’est prise.
Le BatoLabo utilise une approche originale mêlant science et art pour étudier et communiquer sur l’état des fleuves. Les scientifiques embarqués réalisent des prélèvements d’eau, mesurent la qualité des sédiments et analysent la biodiversité à l’aide d’outils comme des capteurs de pollution ou des filets à plancton. Parallèlement, les artistes créent des œuvres éphémères (installations, performances, sons) inspirées par les données collectées, afin de rendre visibles les phénomènes invisibles à l’œil nu. Par exemple, une œuvre pourrait traduire en musique les variations de pollution enregistrées en temps réel. Cette méthode, appelée art-science, permet de toucher un public plus large que les rapports techniques traditionnels. Le projet est soutenu par des institutions comme l’Agence de l’eau Loire-Bretagne, qui finance partiellement les recherches.
Après un an de navigation, l’équipe du BatoLabo a déjà identifié plusieurs problèmes majeurs sur la Loire. Les analyses ont révélé des taux élevés de pesticides néonicotinoïdes (utilisés en agriculture intensive) dans l’eau, des substances toxiques pour les insectes aquatiques et les poissons. Les scientifiques ont également constaté une baisse de 40 % de la diversité des macro-invertébrés (insectes, crustacés) par rapport aux données historiques des années 1980, signe d’un écosystème en déséquilibre. Les artistes ont, quant à eux, créé une installation sonore basée sur les enregistrements des ultrasons émis par les chauves-souris, dont les populations déclinent en raison de la disparition des zones humides. Ces résultats ont été partagés avec les collectivités locales pour alerter sur l’urgence d’agir.
Le projet BatoLabo ne se limite pas à l’observation : il cherche à influencer les décisions politiques et économiques. Les données et les œuvres produites sont présentées lors d’expositions, de conférences et de rencontres avec les élus locaux, afin de plaider pour une meilleure protection des fleuves. Les porteurs du projet soulignent que les solutions existent, comme la restauration des zones humides, la suppression des barrages obsolètes ou la réduction des pesticides. Ils citent l’exemple du *plan Loire grandeur nature*, lancé en 1994, qui a permis de restaurer partiellement certains tronçons du fleuve. Cependant, ils rappellent que ces initiatives restent insuffisantes face à l’ampleur des dégradations. Leur objectif est de faire du BatoLabo un outil de plaidoyer pour une *gestion intégrée des bassins versants*, où science, art et société civile collaborent pour préserver les écosystèmes.

