«J’ai un peu honte de ce qu’on a mis à l’antenne» : à France TV, des journalistes choqués par le traitement médiatique du 17 octobre
Au lendemain de la mobilisation sociale du 17 octobre, le journal télévisé de 20 heures de France 2 a stupéfait nombre de journalistes et citoyen·nes. À l’écran, les images de violences ont presque totalement éclipsé les manifestations massives et pacifiques.
Le 20 octobre 2026, le journal de 20 heures de France 2 a diffusé une séquence de près de douze minutes montrant uniquement des images de violences lors des manifestations du 17 octobre, sans commentaire ni mise en contexte. Cette séquence a été largement critiquée par des journalistes de France Télévisions, qui dénoncent un déséquilibre dans le traitement de l'information. Selon le syndicat CFDT du groupe, sur les 48 minutes d'émission spéciale ce jour-là, moins de deux minutes ont été consacrées aux revendications des manifestants. Ces manifestations, qui ont rassemblé entre 550 000 et 800 000 personnes en France, visaient à protester contre la vie chère et à exiger davantage de justice sociale. Les images diffusées se concentraient sur les incendies, les pillages et les dégradations, occultant les mobilisations pacifiques et joyeuses, comme les occupations de ronds-points ou les opérations escargot.
Plusieurs syndicats de journalistes de France Télévisions, dont le SNJ-CGT et la CFDT, ont réagi avec indignation face à ce traitement médiatique. George Pinol, délégué syndical central du SNJ-CGT, qualifie cette couverture d'absolument scandaleuse et parle d'une déviance éditoriale qui met l'accent sur les violences plutôt que sur les revendications et l'ampleur de la mobilisation pacifique. Le syndicat a même demandé la démission de l'équipe du journal de 20 heures et évoque une propagande pour l'exécutif. Valéry Lerouge, président de la Société des journalistes (SDJ) de France Télévisions, admet des erreurs et parle d'un enchaînement de fausses bonnes idées et d'une erreur d'appréciation, sans volonté politique derrière ces choix. Il souligne que le résultat est catastrophique mais insiste sur l'absence d'intention malveillante.
La direction de France Télévisions reconnaît des manquements dans la couverture médiatique du 17 octobre. Philippe Corbé, directeur de la rédaction, explique que l'équipe aurait dû être plus précise dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour éviter toute confusion. Valéry Lerouge précise que le journal a été monté en quelques heures seulement, ce qui rend impossible la production d'un sujet de qualité en si peu de temps. Il souligne également que la direction a déprogrammé un entretien avec la chanteuse Angèle pour privilégier un sujet lié à l'actualité sociale, mais que le résultat final a été décevant. Les syndicats pointent aussi un manque de débats collectifs sur l'éditorial et une dépolitisation du journalisme, alors que les événements doivent être compris dans leur contexte politique.
Ce traitement médiatique contesté n'est pas isolé à France Télévisions. D'autres médias, comme Le Parisien ou des chaînes d'information en continu, sont également critiqués pour leur couverture des mobilisations sociales. Le 3 octobre 2026, la Société des journalistes (SDJ) du Parisien avait déjà dénoncé un manque d'analyse factuelle et une lecture idéologique des faits dans un éditorial. Plusieurs journalistes, comme Arielle (un pseudonyme) travaillant pour un quotidien national, regrettent que leurs propositions de sujets sur le maintien de l'ordre aient été refusées. Sacha, reporter d'images pour une chaîne d'information en continu, explique avoir été contraint de filmer principalement des voitures brûlées, car ces images sont celles qui sont ensuite commentées en boucle toute la journée.
Les étudiants en journalisme sont également critiques envers le traitement médiatique des mobilisations sociales. À l'initiative des élèves du Celsa, 780 jeunes de quinze établissements différents ont signé une tribune publiée dans L'Humanité la veille du 17 octobre. Ils dénoncent un manque de déontologie dans la couverture des mouvements sociaux, notamment l'invisibilisation des violences policières, des lignes éditoriales sensationnalistes et un déséquilibre politique parmi les commentateurs. Orso, l'un des cosignataires, explique que ces futurs journalistes refusent de couvrir des mouvements sociaux avec un tel manque de déontologie et craignent d'intégrer un jour des rédactions aux pratiques similaires.
Les manifestations du 17 octobre 2026 s'inscrivent dans un contexte de mobilisations sociales plus larges en France, notamment les mouvements lycéens qui ont débuté fin septembre. Selon l'observatoire des médias Acrimed, 75 % du temps d'antenne de France 2 a été dédié aux dégradations lors des journaux télévisés du 28 septembre au 1er octobre, en pleine mobilisation lycéenne. Valéry Lerouge confirme que la couverture des mobilisations sociales pose question et note un début de rééquilibrage seulement à la fin de la semaine dernière. Les Gilets jaunes, à l'origine de ces mobilisations, ont annoncé un *acte II* pour le 24 octobre 2026, un événement dont la couverture médiatique sera particulièrement scrutée par les professionnels des médias.

