Crucifix, orgie et politicaillerie au TIFF
Censuré et gardé sous clé, le chef-d’œuvre de Ken Russell sort de son purgatoire dans son intégralité 55 ans plus tard..
Le film The Devils (titre français : Les Diables), réalisé par Ken Russell en 1971, est une œuvre cinématographique basée sur une histoire vraie survenue en 1634 à Loudun, en France. L'intrigue suit le destin d'Urbain Grandier, un prêtre charismatique et séducteur, dont la chute est orchestrée par le cardinal de Richelieu pour des raisons politiques. Le film mêle histoire, religion, sexualité et pouvoir, avec des scènes jugées provocatrices pour l'époque, comme des religieuses en transe, des tortures et une séquence de profanation d'un crucifix. Le réalisateur s'est inspiré de documents historiques, notamment l'ouvrage The Devils of Loudun d'Aldous Huxley et la pièce The Devils de John Whiting, tout en réduisant la complexité des événements pour le format cinématographique.
À sa sortie en 1971, The Devils a été soumis à une censure sévère, notamment au Royaume-Uni où le Bureau du cinéma britannique a imposé des coupes radicales. Le réalisateur Ken Russell a tenté de négocier, mais le film a finalement été classé X (interdit aux moins de 18 ans) et réduit à 111 minutes. Warner Bros., le studio distributeur, a ensuite exigé des coupes supplémentaires, aboutissant à des versions de 109, 108 et 106 minutes selon les pays. La séquence la plus controversée, intitulée viol du Christ, où des religieuses profanent un crucifix, a été entièrement supprimée. Après 55 ans de purgatoire, une version restaurée de 114 minutes, incluant cette scène, a été présentée au Festival international du film de Toronto (TIFF) en 2024.
À sa sortie, The Devils a provoqué un tollé général. Le Vatican, via son journal officiel L'Osservatore Romano, a dénoncé une insulte à l'Église, à la décence et au cinéma. Une grande partie de la critique laïque a également critiqué le film, bien que quelques voix, comme celle de Stephen Farber du New York Times, aient salué son ambition et son audace. Le film a été comparé à d'autres œuvres provocatrices de l'époque, comme Orange mécanique (1971) de Stanley Kubrick ou L'Exorciste (1973) de William Friedkin, qui ont poussé les limites de la représentation de la violence et de la religion. Malgré les controverses, The Devils a connu un succès commercial.
Ken Russell a toujours présenté The Devils comme une œuvre à dimension politique. Dans son autobiographie, il explique que le film dénonce la corruption, le lavage de cerveau de masse orchestré par l'Église et l'État, ainsi que la fascination du public pour le sexe et la violence. Russell a transgressé les conventions naturalistes en utilisant un style baroque et des décors imposants, conçus par Derek Jarman, futur réalisateur culte. Le film est aujourd'hui considéré comme visionnaire, ayant inspiré des cinéastes comme Lars von Trier (Antichrist), Emerald Fennell (Les Hauts de Hurlevent) ou Guillermo del Toro, qui a publiquement demandé à Warner Bros. de ressortir le film. Son message sur l'ignorance et la superstition reste d'actualité.
Après des décennies de refus de Warner Bros. de diffuser la version intégrale, une nouvelle division du studio, Warner Bros. Clockwork, a décidé de restaurer *The Devils* dans sa version originale de 114 minutes. Présenté au TIFF en 2024, puis à Cannes au printemps, le film sera projeté en salles à partir d'octobre 2024. La restauration inclut la réinsertion de la scène controversée du *viol du Christ*, absente de toutes les versions précédentes. Warner Bros. a longtemps justifié son refus par la *tonalité de mauvais goût* du contenu, sans jamais fournir d'explications détaillées. Cette sortie marque la fin d'un purgatoire de plus de 50 ans pour une œuvre considérée comme un chef-d'œuvre du cinéma provocateur.

