Comment vit-on en Russie et en Ukraine, quatre ans après le début de la guerre ?
La guerre a profondément transformé les sociétés ukrainienne et russe. Quatre ans après le début du conflit, comment vit-on en Russie et en Ukraine ? Dans La Grande Conversation, une spécialiste de ces deux sociétés en mutation partage avec nous son expertise : Anna Colin Lebedev, maîtresse de conférences à l’Université Paris-Nanterre.
Quatre ans après le début de la guerre en Ukraine, une grande partie du territoire ukrainien reste occupée ou annexée par la Russie, ce qui a entraîné des bouleversements majeurs dans la vie quotidienne. Selon les estimations, des millions d’Ukrainiens ont été contraints de quitter leur foyer pour se réfugier à l’étranger, principalement en Europe. Ces déplacements massifs ont vidé certaines régions de leurs habitants et modifié la structure démographique du pays. La mobilisation militaire, qui implique des rotations constantes de soldats sur le front, expose la population à un stress permanent. Les bombardements quotidiens, surtout dans les zones proches des lignes de front, ont rendu la vie quotidienne dangereuse et imprévisible. Les infrastructures, comme les hôpitaux, les écoles et les réseaux électriques, sont régulièrement endommagées, ce qui complique l’accès aux services essentiels. Malgré ces défis, la société ukrainienne fait preuve d’une résilience remarquable, avec une forte mobilisation citoyenne et une solidarité accrue entre les habitants restés sur place.
En Russie, la guerre a entraîné un durcissement progressif du régime politique, marqué par une augmentation du contrôle étatique et une répression accrue des voix dissidentes. Le nationalisme, encouragé par les autorités, est devenu omniprésent dans le discours public et les médias, présentant le conflit comme une lutte existentielle pour la survie du pays. Les coûts humains, économiques et symboliques de la guerre s’accumulent, avec des milliers de soldats russes tués ou blessés, ainsi que des sanctions internationales qui pèsent sur l’économie. Malgré cela, la population russe s’adapte à cette nouvelle réalité, souvent en raison d’un manque d’accès à des informations indépendantes et d’une propagande d’État omniprésente. Les médias locaux diffusent une version officielle des événements, minimisant les pertes et présentant la guerre comme une nécessité. Les Russes doivent aussi faire face à une inflation élevée et à une baisse du pouvoir d’achat, aggravée par les sanctions économiques.
Les deux sociétés, ukrainienne et russe, subissent des transformations profondes depuis le début de la guerre. En Ukraine, la société civile s’est renforcée, avec une mobilisation accrue des citoyens pour soutenir l’effort de guerre, que ce soit par des dons, du bénévolat ou des initiatives locales. Les femmes jouent un rôle clé dans cette dynamique, prenant en charge des responsabilités traditionnellement masculines, comme la gestion des entreprises ou des fermes. En Russie, en revanche, la société est marquée par une forme de résignation et de conformisme, avec une adhésion croissante aux discours officiels et une réduction des espaces de débat public. Les deux pays voient émerger de nouvelles formes de solidarité, mais aussi des fractures sociales, notamment entre ceux qui soutiennent la guerre et ceux qui la contestent. Ces transformations reflètent les tensions politiques et économiques exacerbées par le conflit.
Le conflit a des répercussions psychologiques majeures sur les populations des deux pays. En Ukraine, la population est exposée à un stress chronique en raison des bombardements et de l’insécurité permanente. Les traumatismes liés à la guerre, comme la perte de proches ou la destruction de biens, sont fréquents et nécessitent un soutien psychologique accru. En Russie, la guerre est souvent présentée comme une nécessité par les autorités, ce qui peut créer un déni ou une minimisation des souffrances des soldats et des civils. Cependant, une partie de la population russe souffre aussi de l’isolement international et de la répression politique, ce qui peut engendrer des sentiments de colère ou de désespoir. Les deux sociétés doivent faire face à des défis psychologiques complexes, avec des besoins en santé mentale qui dépassent souvent les ressources disponibles.
Quatre ans après le début de la guerre, les perspectives d’avenir pour l’Ukraine et la Russie restent incertaines. En Ukraine, la reconstruction des territoires occupés ou endommagés sera un défi majeur, nécessitant des investissements massifs et une coordination internationale. La société ukrainienne devra aussi gérer les conséquences à long terme de la guerre, comme l’intégration des réfugiés et la réinsertion des soldats démobilisés. En Russie, la poursuite de la guerre pourrait aggraver les tensions internes, avec un risque accru de répression politique et de crise économique. Les autorités russes misent sur un nationalisme croissant pour maintenir leur légitimité, mais cette stratégie pourrait s’avérer fragile à long terme. Dans les deux pays, la durée du conflit et son issue restent des inconnues majeures qui façonneront l’avenir des sociétés.

