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Société

Prisons : vers l’impasse budgétaire

Terra Nova · mis à jour il y a 9 j

Comment réduire durablement la surpopulation carcérale ? La réponse ne peut pas être seulement immobilière, il faut sortir du tout-enfermement et briser le cercle de la récidive..

Crise budgétaire carcérale

La France fait face à une impasse financière majeure dans la gestion de ses prisons. Pour suivre le rythme actuel d'incarcération, il faudrait construire une prison de 450 places chaque mois, ce qui représenterait un investissement annuel de plus de 1,5 milliard d'euros, sans compter les 47 000 euros de frais de fonctionnement par détenu et par an. Ces chiffres illustrent l'ampleur du défi. En juin 2026, la France comptait 88 829 détenus pour seulement 63 237 places disponibles, soit une densité carcérale de 140,5 %. Le plan initial de construction de 15 000 places, lancé en 2017, a été revu à la hausse à 18 000 places, mais seulement 5 411 places ont été livrées entre 2017 et septembre 2025. Le coût de ce plan est passé de 3,9 à 5,7 milliards d'euros, et son échéance est reportée à 2031. Ces dépenses s'ajoutent à un budget annuel de 5,5 milliards d'euros pour les prisons, déjà en forte hausse (+30 % entre 2021 et 2026).

Surpopulation record

La surpopulation carcérale en France a atteint des niveaux sans précédent. Entre janvier 2022 et juin 2026, le nombre de détenus a augmenté de 27,9 %, passant de 69 448 à 88 829, tandis que le nombre de places n'a progressé que de 4,1 %, de 60 749 à 63 237. Cette situation est particulièrement critique dans les maisons d'arrêt (prisons accueillant les prévenus en attente de jugement et les condamnés à des peines courtes), où la densité atteint 173,2 %, contre 99,3 % dans les établissements pour peines. Plus de 7 600 détenus dorment actuellement sur un matelas posé à même le sol, une augmentation de 30 % en un an. La durée moyenne de détention est passée de 8 à 11,5 mois, et le taux d'incarcération (nombre de détenus pour 100 000 habitants) a bondi de 28 % en quatre ans, atteignant 118,9 en 2025. La France se classe ainsi au troisième rang des pays européens pour sa densité carcérale, derrière la Slovénie et la Belgique.

Échec des solutions immobilières

Depuis 2017, la réponse de l'État à la crise carcérale repose principalement sur la construction de nouvelles prisons. Cependant, cette approche montre ses limites. Le rythme de construction est insuffisant : entre 1988 et 2016, environ 1 000 places étaient construites chaque année, contre moins de 700 places par an depuis 2017. De plus, les nouvelles prisons sont saturées dès leur ouverture. Le coût du plan de construction a également explosé, passant de 3,9 à 5,7 milliards d'euros, avec un report de l'échéance de 2022 à 2031. Par ailleurs, cette stratégie néglige la rénovation des établissements existants. Rénover les huit prisons les plus vétustes coûterait 1,2 milliard d'euros, un montant bien inférieur à celui des nouvelles constructions, mais sans plan concret à ce jour.

Coût de la récidive

La surpopulation et les conditions de détention dégradées aggravent la récidive. En France, 36,6 % des sortants de prison sont recondamnés dans l'année, et 62,9 % dans les cinq ans. Ces trajectoires génèrent un coût public estimé à 1,4 milliard d'euros par an en 2020-2021, un montant qui dépasse probablement 2 milliards d'euros aujourd'hui en raison de l'inflation et de l'augmentation de la population carcérale. Poursuivre la politique actuelle, incluant les annonces du ministre de la Justice Gérald Darmanin, nécessiterait de doubler le budget des prisons, le portant de 5,5 à près de 11 milliards d'euros par an. Ce montant représenterait une part majeure des 140 milliards d'euros d'ajustement budgétaire que la France doit réaliser d'ici 2031 pour stabiliser sa dette publique.

Alternatives budgétaires

Face à cette impasse, deux propositions sont avancées pour réduire les coûts sans augmenter les dépenses. La première consiste à instaurer un numerus clausus carcéral progressif dans chaque établissement, limitant le nombre de détenus par prison. Toute nouvelle entrée serait conditionnée à une sortie (libération anticipée, aménagement de peine ou transfert), évitant ainsi l'entassement et les matelas au sol. La seconde proposition vise à arrêter la construction de nouvelles prisons et à prioriser la rénovation des établissements existants. Rénover ou reconstruire 12 prisons vétustes coûterait environ 1,8 milliard d'euros sur cinq ans, soit 360 millions d'euros par an, un investissement bien moindre que celui des nouvelles constructions. Ces mesures permettraient de réduire les coûts de fonctionnement et d'améliorer les conditions de détention et de travail des personnels.

Ce que ça pourrait changer

Le centre pénitentiaire de Bordeaux-Gradignan illustre les conséquences de la surpopulation. Un nouveau bâtiment a été construit pour 684 détenus, mais l'établissement en compte désormais 1 100. Dans le bâtiment ancien, le taux d'occupation atteint 240 %, avec 223 matelas posés à même le sol. Cette situation aggrave les conditions de vie, la violence et les problèmes sanitaires. De plus, l'architecture des nouvelles prisons, souvent des *méga-prisons*, aggrave la désorganisation. À Bordeaux-Gradignan, sur 501 postes théoriques, 120 restent non pourvus (taux de couverture de 76 %), avec un absentéisme de 25 % dû au stress et aux mauvaises conditions de travail. Ces dysfonctionnements entraînent un manque de personnel, des tensions accrues et une rotation rapide des équipes, aggravant encore la crise.

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