Cornel West ou la démocratie existentielle
Contretemps publie la série au long cours « Le fil de l'égalité » de l'écrivain Joseph Andras : l’occasion de revenir sur certaines pensées peut-être moins diffusées du grand récit socialiste mondial. Après un troisième volet consacré à Clara Fraser, féministe étasunienne, et un quatrième à Sakine Cansız, anticolonialiste kurde, place au démocrate radical étasunien Cornel West.
Cornel West est un philosophe, théologien et militant afro-américain né au début des années 1950, reconnu comme l’un des intellectuels et militants noirs les plus influents des États-Unis par le magazine Time et comme l’un des esprits les plus brillants du socialisme américain par la revue Jacobin. Malgré son importance, il est très peu traduit en France, avec seulement un livre publié en français en 2005 sur les vingt ouvrages qu’il a écrits à ce jour. Son parcours intellectuel mêle engagement politique, réflexion philosophique et critique sociale, notamment sur les questions de race, de justice et de démocratie. Il est également connu pour son rôle de conseiller dans le film Matrix Reloaded, où il incarne un personnage symbolisant l’urgence de défendre l’humanité face à la domination technologique.
Cornel West se définit comme un socialiste non marxiste, une position qu’il expose dès 1991 dans son livre The Ethical Dimensions of Marxist Thought. Il reconnaît la valeur de Karl Marx, qu’il considère comme un « camarade et un frère », mais critique le marxisme traditionnel pour son incapacité à répondre pleinement aux enjeux spécifiques de la question raciale et aux dimensions existentielles de la souffrance humaine, comme la mort, l’amour ou l’absurdité de l’existence. Pour West, le marxisme se concentre trop sur les rapports de production et néglige les aspects viscéraux de la vie. Il prône donc un socialisme pluraliste, inspiré des fondateurs du socialisme, qui intègre ces dimensions et met l’accent sur l’autonomie des luttes, notamment celles des communautés marginalisées.
Cornel West se revendique du democratic socialism, un courant qui critique le socialisme bureaucratique et coercitif du XXe siècle, comme celui de l’URSS. Selon lui, ce socialisme démocratique vise à construire une société où aucun groupe ne domine un autre, où chaque individu est reconnu dans sa dignité égale, tout en rejetant le modèle soviétique. Il s’agit d’un socialisme écologiste, conscient des enjeux environnementaux actuels. West précise que ce courant s’inscrit dans une tradition pluraliste, où la démocratie ne se limite pas à un cadre institutionnel, mais inclut une transformation profonde des structures de domination. Il cite l’exemple du demokratik sosyalizm, un courant post-totalitaire et communaliste développé par les révolutionnaires kurdes au Moyen-Orient.
Le conseillisme est au cœur de la pensée de Cornel West. Ce courant, qu’il qualifie de « noyau moral » du socialisme, prône l’autogestion par les travailleurs et les citoyens via des conseils locaux, sans recourir à un parti d’avant-garde ou à une dictature du prolétariat. West s’inspire notamment des théories d’Anton Pannekoek, qui parlait de « démocratie réelle » dans les années 1940. Pour West, les conseils ouvriers permettent une véritable délibération démocratique et une organisation horizontale, évitant les écueils du centralisme autoritaire. Il rejette ainsi le léninisme et le trotskysme, tout en défendant la capacité des « gens ordinaires » à s’auto-organiser. Cette approche est présentée comme une alternative aux échecs du marxisme-léninisme et du réformisme électoral.
Cornel West se décrit comme un libertaire, un terme issu de la tradition socialiste européenne qui rejette à la fois le centralisme autoritaire et les formes de domination, y compris sexistes. Pour lui, le libertaire est celui qui refuse de sacrifier la liberté au nom de l’égalité ou la démocratie au nom de la révolution. Il relie cette position à la tradition de résistance noire et à l’idée d’une justice inclusive. Malgré son ancrage dans des courants radicaux, West s’engage dans la politique institutionnelle américaine. Il a soutenu Bernie Sanders, puis s’est présenté à l’élection présidentielle de 2024 sous la bannière de son Justice for All Party, avec pour objectif de mettre en lumière les souffrances ordinaires et de critiquer l’impérialisme américain, notamment ses 800 bases militaires à l’étranger.
Cornel West développe le concept de démocratie existentielle, qui dépasse la simple démocratie institutionnelle ou représentative. Pour lui, la démocratie est avant tout un mode d’être, une façon de vivre et de s’engager dans le monde, fondée sur l’improvisation, l’autocritique et l’humilité. Il s’appuie sur le jazz comme métaphore de cette approche, où la créativité et l’adaptabilité priment sur les dogmes. La démocratie existentielle intègre aussi la tragédie et le comique, la compassion et la sagesse, sans tomber dans le cynisme ou le moralisme. Ce concept, qu’il explore dès les années 1980, vise à concilier lutte politique et quête de sens, en évitant les simplifications idéologiques. Il réaffirme cette idée dans son livre Conversations with Cornel West en 2021.
Dans son livre *Democracy Matters* (2004), Cornel West analyse les liens entre démocratie, impérialisme et racisme aux États-Unis. Il dénonce les usages racistes, capitalistes et militaristes de la démocratie, en s’appuyant sur des événements récents comme les guerres en Afghanistan et en Irak, qu’il qualifie de criminelles. West cherche à « soustraire le mot démocratie à son histoire de domination », notamment en critiquant l’héritage impérialiste des États-Unis. Il souligne que la démocratie ne peut se réduire à un cadre formel, mais doit inclure une transformation des structures de pouvoir et une reconnaissance des souffrances des populations marginalisées. Son analyse s’inscrit dans une critique plus large du système politique américain, qu’il juge irrémédiablement lié à l’oppression et à l’injustice.

