Au Sénégal, un programme de recherche lève le voile sur les violences et agressions sexuelles subies par les enfants
De nombreuses adolescentes sénégalaises subissent des violences sexuelles qui bouleversent le cours de leur vie. C’est au sein des communautés que les causes profondes, comme le patriarcat et l’ignorance du droit des enfants, peuvent être lentement détricotées..
Le Sénégal, souvent associé à l’hospitalité et à la teranga (valeur wolof de solidarité), cache une réalité sombre : la violence envers les enfants, en particulier les filles. Une enquête gouvernementale de 2024 révèle que 74 % des Sénégalaises ont subi des violences physiques avant 18 ans, et 15 % des violences sexuelles. Ces violences incluent viols, grossesses précoces, mariages d’enfants et mutilations génitales féminines (MGF). Ces pratiques, souvent taboues, laissent des séquelles durables sur les victimes et pèsent sur la société. Le pays, où 95 % de la population est musulmane, est marqué par un patriarcat ancré, limitant l’autonomie des femmes et des filles. La loi sénégalaise de 2020 a criminalisé le viol et la pédophilie, mais son application reste difficile sans données précises et sans changement des mentalités.
Pour lutter contre ces violences, le programme ADOS (Amélioration de la santé de la reproduction des adolescentes au Sénégal), financé à hauteur de 6 millions de dollars canadiens par le Centre de recherches pour le développement international et Affaires mondiales Canada, a été mis en place entre 2020 et 2025. Ce programme, déployé dans 10 des 14 régions du pays, a combiné recherche scientifique, actions communautaires et plaidoyer politique. Son but était de soutenir la santé reproductive des adolescentes et de renforcer les politiques publiques, notamment en collectant des données sur les violences et en sensibilisant les populations. L’approche était globale, impliquant familles, écoles, communautés et espaces numériques. L’objectif était de montrer les conséquences de ces violences et d’encourager leur prévention.
Fama Gueye, 21 ans, est une survivante devenue actrice clé dans la lutte contre les violences sexuelles. À 12 ans, elle a été violée par un voisin, un traumatisme qui l’a isolée pendant des années. Grâce à l’Association sénégalaise pour le bien-être de la population (ASBEP), fondée par Cheikh Tidiane Sène, elle a pu se reconstruire et devenir paire éducatrice (une personne formée pour sensibiliser les jeunes). Elle anime désormais des discussions dans sa ville de Kaolack, où 2,5 % des filles de 10 à 14 ans et 5,3 % des 15-19 ans déclarent avoir subi des violences sexuelles. Fama illustre comment l’éducation et le soutien communautaire peuvent briser le silence et transformer des victimes en actrices du changement.
Liv, 17 ans, est une adolescente dont la vie a basculé après une grossesse non désirée. Ignorante des méthodes contraceptives, elle a découvert sa grossesse à l’hôpital, où une sage-femme lui a expliqué l’existence des préservatifs. Son petit ami, plus âgé, lui a demandé d’avorter, une pratique illégale au Sénégal, et sa mère l’a rejetée. Grâce à une bajenu gox (une marraine de quartier qui soutient les filles vulnérables), elle a trouvé refuge et a pu reprendre sa scolarité. Son histoire reflète un problème répandu : 19,3 % des filles de 15 à 19 ans à Kaolack ont déjà été enceintes, et 38,5 % à Gossas, selon une étude de l’APHRC. La plupart de ces grossesses sont non désirées et liées à des violences ou à des mariages précoces.
Binta Faye, 20 ans, a été mariée de force à 17 ans, un phénomène courant au Sénégal où 13,6 % des jeunes femmes à Kaolack et 15,6 % à Gossas sont mariées avant 18 ans. Selon l’UNICEF, une jeune femme sur trois au Sénégal a été mariée pendant son enfance. Après son mariage, Binta a subi des violences de la part de son époux et de sa belle-famille. Elle a tenté de divorcer, mais la dot payée par sa famille l’a empêchée de quitter son mari. Elle a ensuite fui vers Dakar, où elle a subi une nouvelle agression sexuelle. Les mariages d’enfants augmentent les risques de violences : les femmes mariées avant 18 ans ont 42 % plus de risques de subir des violences au cours de leur vie et 33 % plus de violences sexuelles de la part de leur partenaire.
Face à ces défis, des initiatives locales comme l’ASBEP, soutenue par le programme ADOS, montrent l’efficacité d’une approche communautaire. Cheikh Tidiane Sène, fondateur de l’ASBEP, a formé 30 paires éducatrices (dont Fama Gueye) pour sensibiliser les jeunes sur leurs droits, la santé reproductive et la prévention des violences. Ces ateliers, animés dans les écoles et sur les réseaux sociaux, visent à briser les tabous autour de la sexualité. À Kaolack, où le taux d’alphabétisation est de 43 %, ces actions sont cruciales pour éduquer les parents et les jeunes. L’ASBEP a aussi contribué à l’ouverture d’un centre d’accueil pour victimes de violences, le Bineta-Sarr-Ly, inauguré en 2026, marquant une avancée dans la prise en charge des survivantes.
Les violences sexuelles ne touchent pas uniquement les filles. Une étude de l’APHRC, soutenue par le programme ADOS, révèle que 2 % des garçons de 10 à 14 ans à Gossas et 3,6 % à Kaolack ont subi des attouchements sexuels, un chiffre supérieur à celui des filles dans cette tranche d’âge. Ces données soulignent l’importance d’inclure les garçons dans les campagnes de sensibilisation. L’ASBEP, qui cible l’ensemble de la population, a adapté ses messages pour aborder la prévention des violences et l’éducation à la sexualité de manière inclusive. Ces efforts visent à réduire les stigmates et à encourager les victimes, quel que soit leur genre, à briser le silence.

