Rebekka Deubner : « Je pratique une photographie qui s’adapte à son environnement »
En se penchant sur les planches contact des images de Rebekka Deubner dans son exposition des Rencontres d'Arles, en écoutant le chant de lutte « Eau fraîche, eau du poitevin » qui y résonne, on fait l'épreuve sensible du mouvement du travail maraîcher et des saisons. Veilleuse et archiviste du territoire et des luttes collectives, la photographe nous invite à entrer dans le paysage.
Rebekka Deubner est une photographe dont le travail s’inscrit dans une démarche à la fois artistique et militante. Elle a commencé à s’intéresser au Marais poitevin en mars 2023, lors de sa participation à une manifestation contre le projet de mégabassines à Sainte-Soline, organisée par le mouvement Les Soulèvements de la Terre. Ce rassemblement, qui visait à protester contre la construction de réserves d’eau artificielles jugées destructrices pour les écosystèmes locaux, a marqué le point de départ de son enquête photographique. Contrairement aux images médiatiques souvent centrées sur l’événement lui-même, Deubner a choisi d’explorer le territoire sur le long terme, en suivant son évolution saison après saison. Son approche se distingue par une immersion sensible, où elle apprend des habitant·es, des maraîcher·es et des luttes locales pour restituer une vision vivante et nuancée du paysage.
Le Marais poitevin, situé dans l’ouest de la France, est un territoire humide et complexe, marqué par des cycles naturels et des activités humaines traditionnelles comme le maraîchage. Rebekka Deubner y a passé près de trois ans, de avril 2023 à décembre 2025, à observer et photographier les interactions entre les habitant·es, les saisons et les écosystèmes. Elle décrit la terre de cette région comme « amoureuse », car elle adhère aux bottes des travailleur·ses, illustrant ainsi sa richesse et sa vitalité. Son travail met en lumière le rythme du travail maraîcher, les cycles de l’eau dans les tourbières et les savoir-faire ancestraux. En juxtaposant ses photographies, elle crée un flux continu qui décompose et recompose la réalité, offrant une vision dynamique du paysage, en opposition aux mégabassines, structures rigides et artificielles qui perturbent cet équilibre naturel.
Rebekka Deubner se présente comme une « veilleuse » et une archiviste des territoires et des luttes collectives. Son exposition aux Rencontres d’Arles, intitulée « la terre amoureuse (se dit de la terre qui colle aux bottes) », et son livre à paraître aux éditions Rotolux Press le 24 juillet 2026 sont le fruit de cette immersion. Elle y documente non seulement les paysages et les activités humaines, mais aussi les mobilisations des paysan·nes de la Confédération paysanne, un syndicat agricole français engagé dans la défense des petits producteurs et de l’environnement. Son travail vise à transmettre les savoir-faire et les connaissances de cette ruralité, en montrant que « rien n’est neutre dans ces terres-là ». Elle met en lumière les liens entre les habitant·es, leur environnement et les enjeux politiques qui les traversent.
Les mégabassines sont de grands réservoirs d’eau artificiels, souvent critiqués pour leur impact environnemental et leur rôle dans la privatisation de la ressource en eau. Dans le travail de Rebekka Deubner, elles apparaissent comme des structures imposantes, immobiles et impénétrables, en opposition aux paysages vivants et mouvants du Marais poitevin. Leur présence fige le fonctionnement naturel du territoire, en perturbant les cycles de l’eau et en menaçant les écosystèmes locaux. L’exposition et le livre de Deubner soulignent cette contradiction, en montrant comment ces infrastructures s’opposent à la résilience et à la dynamique des milieux naturels. Le projet de mégabassines à Sainte-Soline, en particulier, a été au cœur des mobilisations contre la destruction des terres agricoles et des zones humides.
La méthode de Rebekka Deubner repose sur une photographie qui s’adapte à son environnement, tant dans son rythme que dans sa forme. Elle ne cherche pas à capturer des images spectaculaires ou instantanées, mais à restituer le mouvement et la complexité des paysages. En suivant le rythme de l’eau et du travail maraîcher, elle expérimente une *« veille sensible et intime »* du territoire. Ses planches contact, où les images sont juxtaposées en un flux continu, décomposent et recomposent le réel, offrant une vision à la fois poétique et politique. Cette approche lui permet de rendre compte des saisons, des gestes humains et des transformations naturelles, en évitant les clichés simplistes ou les récits médiatiques réducteurs.

