Randonnée, trail... « On conserve un regard très bourgeois et blanc sur la nature »
Élitisme, performance : alors que le nombre de randonneurs a doublé en dix ans, le journaliste Mathias Riquier analyse, dans son livre, les fondements de l'« outdoor » et appelle à politiser différemment le lien au territoire. Randonnée, cyclisme, escalade, trail… La pratique des activités sportives en pleine nature explose.
En France, le nombre de randonneurs a presque doublé en dix ans, passant de moins d’un million à plus d’un million de participants en 2025 pour les courses à pied en montagne ou en forêt. Cette tendance s’inscrit dans un phénomène mondial où le marché des produits de loisirs en plein air atteint 145 milliards de dollars. L’outdoor, qui regroupe des activités comme la randonnée, le cyclisme, l’escalade ou le trail, est aujourd’hui présenté comme une pratique désirable, voire essentielle. Pourtant, derrière cette popularité se cachent des enjeux idéologiques et sociaux, analysés par le journaliste Mathias Riquier dans son ouvrage Enfermés dehors. L’outdoor et la capture du désir d’évasion. L’auteur souligne que cette explosion n’est pas neutre : elle reflète des valeurs comme la performance, l’élitisme et une vision très particulière de la nature.
Mathias Riquier critique la perception dominante de la nature dans le milieu de l’outdoor, où celle-ci est souvent réduite à un simple décor ou un terrain de jeu à conquérir. Cette vision, héritée des explorateurs et alpinistes du XIXe siècle, considère les espaces naturels comme des territoires vierges ou sauvages, opposés à la culture et à l’humain. L’auteur cite notamment la théorie de la wilderness (nature sauvage) du poète américain Henry David Thoreau, qui a façonné l’imaginaire occidental de la nature comme un espace à explorer, voire à dominer. Cette approche néglige les habitants humains et non-humains de ces territoires, ainsi que les conflits politiques qui y existent. Elle contribue aussi à concentrer les pratiquants sur quelques lieux emblématiques, comme le Mont Blanc, où 90 000 personnes ont été recensées en 2025, au détriment des écosystèmes.
L’outdoor trouve ses racines dans l’histoire de la bourgeoisie européenne et nord-américaine du XIXe siècle, où l’alpinisme et les expéditions en montagne étaient perçus comme des activités nobles, réservées à une élite. Ces pratiques servaient de marqueurs sociaux, permettant de s’élever moralement et physiquement. Mathias Riquier souligne que cette dimension sociale persiste aujourd’hui : 70 % des personnes racisées interrogées dans une étude allemande décrivent l’atmosphère des espaces outdoor comme peu accueillante, contre 32 % des personnes blanches. L’imaginaire de l’outdoor reste ainsi largement façonné par des blancs, pour des blancs, avec des discours qui excluent symboliquement les autres groupes. Par exemple, des tendances racistes ont été observées sur les réseaux sociaux, où certains pratiquants se félicitent d’être loin de populations perçues comme arabes ou musulmanes.
Le milieu de l’outdoor est marqué par un culte de la performance, où la réussite se mesure en termes de distance parcourue, de vitesse ou de dénivelé. Cette logique est renforcée par des outils comme l’application Strava, qui permet de partager ses performances sportives et de comparer ses résultats avec ceux des autres. Selon une étude citée par Riquier, les personnes les plus sensibles à la comparaison sociale ou manquant de compassion envers elles-mêmes souffrent de cette plateforme. Le journaliste évoque aussi une forme de fatigue outdoor, où les pratiquants, poussés par la recherche de performance, finissent par reproduire les mêmes schémas de pression que ceux du monde professionnel, comme la start-up nation. Cette dynamique transforme l’outdoor en un relais des valeurs néolibérales, où le dépassement de soi et la discipline deviennent des normes sociales.
L’outdoor peut être un espace excluant pour les personnes racisées, comme le montrent les témoignages recueillis par Reporterre cet été. Une étude allemande révèle que 70 % des personnes racisées interrogées décrivent l’atmosphère des espaces outdoor comme peu accueillante, contre 32 % des personnes blanches. Plusieurs facteurs expliquent cette exclusion : l’héritage historique de l’outdoor comme activité bourgeoise, le manque de diversité dans les représentations médiatiques et les comportements racistes observés sur le terrain. Par exemple, des vidéos virales ont montré des pratiquants se filmant en montagne en se félicitant d’être loin de populations perçues comme arabes ou musulmanes. Ces comportements illustrent une volonté d’entre-soi au sein d’une partie du public historique de l’outdoor.
Les discours des grandes marques du secteur, comme Patagonia ou The North Face, perpétuent une vision coloniale et occidentale de la nature, en promouvant l’idée que l’outdoor permet de retrouver une nature sauvage et vierge. Cette vision, héritée des explorateurs coloniaux, dépouille symboliquement les espaces naturels de leurs habitants humains et non-humains, ainsi que des conflits politiques qui y existent. Mathias Riquier souligne que cette approche ne favorise pas un respect accru de l’environnement, mais plutôt une vision consumériste et élitiste de la nature. Les marques jouent ainsi un rôle clé dans la diffusion de ces imaginaires, en associant leurs produits à des valeurs de liberté et d’aventure, tout en occultant les enjeux sociaux et écologiques.
Face aux limites de l’outdoor traditionnel, Mathias Riquier propose de repenser notre rapport à la nature en sortant du cadre actuel. Il suggère d’arrêter de voir la nature comme un espace lointain et de mettre fin à la *sécession humaine*, c’est-à-dire à l’idée que l’humain serait séparé du reste du vivant. L’auteur s’inspire de la *psychogéographie* de Guy Debord, qui prône l’exploration des espaces interstitiels et moins glamour, comme les zones industrielles ou les banlieues. Une autre piste serait de devenir *zadiste*, c’est-à-dire de s’engager dans des résistances collectives par l’habitat, pour repolitiser le territoire. Riquier insiste sur la nécessité de construire un autre affect au vivant, en refusant les solutions toutes faites et en encourageant chacun à imaginer sa propre voie pour un rapport plus émancipateur et écologique à la nature.

