Dialoguer avec les Anciens, sans culte béat
L’«Orestie» d’Alice Ronfard évite le piège dans lequel est lourdement tombé l’«Odysseus» de Nolan..
En 458 avant J.-C., à Athènes, une représentation théâtrale attire près de 15 000 spectateurs, soit un tiers des citoyens athéniens de l'époque. Il s'agit de la trilogie l'Orestie d'Eschyle, jouée une seule fois par an lors des Grandes Dionysies, un festival religieux et civique en l'honneur de Dionysos. Le public connaît l'histoire d'Agamemnon, roi de Mycènes, tué par son épouse Clytemnestre à son retour de la guerre de Troie, mais l'intrigue proposée par Eschyle diffère de la version homérique. Les spectateurs assistent à un drame où les dieux, comme Apollon, influencent les actions humaines, une question centrale pour les Athéniens de l'époque. Le festival mêle rituels religieux, comme le sacrifice d'un porcelet, et célébrations civiques, reflétant l'unité entre politique et religion dans la cité grecque antique.
En 2026, la metteuse en scène Alice Ronfard propose une adaptation de l'Orestie au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) à Montréal. Contrairement à une simple retranscription fidèle, Ronfard choisit de dialoguer avec le texte antique en l'adaptant elle-même et en modernisant certains éléments. Elle évite ainsi le piège d'une vénération nostalgique, comme l'a fait le film Odysseus de Christopher Nolan en projetant des valeurs contemporaines sur les personnages antiques. Son approche vise à rendre l'œuvre accessible tout en conservant sa profondeur, notamment la question du libre arbitre face à la volonté divine, un thème toujours actuel en 2026 avec les conflits où les belligérants invoquent leur foi.
Alice Ronfard introduit plusieurs modifications pour actualiser la pièce. Le chœur, traditionnellement composé de 12 hommes, est désormais diversifié en genre et en origine, reflétant mieux la société contemporaine. L'accompagnement musical passe d'un seul interprète à un trio, rythmant le texte déclamé plutôt que chanté, contrairement à la pratique originale. Certains anachronismes assumés, comme l'utilisation des mots canon ou fusil, ou une réplique faisant référence à une version postérieure d'Euripide, visent à créer un pont entre l'Antiquité et le présent. Cependant, certains choix vestimentaires, comme habiller Cassandre en bimbo disco ou Athéna en costume d'Abba, sont critiqués pour leur manque de pertinence et leur distraction du propos central.
Deux choix scéniques sont particulièrement pointés du doigt pour leur incohérence avec le texte d'Eschyle. Le premier concerne la représentation d'Apollon, dieu de la lumière et de la raison, déguisé en personnage du Rocky Horror Show, ce qui nuit à la gravité du rôle divin dans le matricide d'Oreste. Le second est l'habillage d'Athéna, déesse de la sagesse, dans un costume rappelant une chanteuse des années 1970, ce qui dilue le symbolisme de son personnage. Ces écarts, bien que voulus comme modernes, brouillent la compréhension du texte et s'éloignent de l'intention originale d'Eschyle, où les dieux incarnent des forces supérieures influençant les destins humains.
L'article souligne l'importance de dialoguer avec les œuvres antiques sans tomber dans un culte béat, une approche défendue par Alice Ronfard. Cette méthode permet de préserver et de faire fructifier un héritage culturel en le rendant pertinent pour les contemporains. Le succès de l'*Orestie* en 458 av. J.-C., couronnée par une couronne de lierre, est comparé à l'accueil espéré pour cette adaptation moderne. La question du libre arbitre face aux dieux, centrale dans la trilogie, résonne encore en 2026, notamment dans les conflits où les acteurs invoquent des justifications divines pour leurs actions, rappelant les dilemmes éthiques posés par Eschyle.

