Pourquoi les élites russes ne se retournent-elles pas contre Poutine ?
Une enquête signée par l’une des analystes les plus subtiles de la Russie contemporaine L’article Pourquoi les élites russes ne se retournent-elles pas contre Poutine ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..
L’article explique que l’élite russe a perdu deux capacités fondamentales avant même la guerre en Ukraine. Le pouvoir stratégique, qui permet d’influencer les décisions de l’État avant leur adoption, a disparu dès les années 2000. Par exemple, en 2004, le Kremlin a supprimé l’élection des gouverneurs régionaux au suffrage universel, les transformant en simples administrateurs nommés. Le pouvoir tactique, qui consiste à manœuvrer dans le cadre d’une décision déjà prise, a également été réduit à néant. Lors d’une réunion du Conseil de sécurité en février 2022, le chef des services de renseignement Sergueï Narychkine a tenté de proposer une solution prudente avant l’invasion de l’Ukraine, mais Poutine l’a immédiatement interrompu et forcé à se ranger à sa position. Ces deux pouvoirs définissaient une véritable élite, mais ils ont été progressivement éliminés par le régime.
Les membres de l’élite russe restent fidèles à Poutine par crainte ou par manque d’alternative. Plusieurs exemples illustrent cette situation. Dans les années 2000, des oligarques comme Mikhaïl Khodorkovski, alors homme le plus riche de Russie, ont été emprisonnés ou exilés pour avoir défié le pouvoir. Les entreprises et les fonctionnaires ont appris à ne pas contester les décisions du Kremlin, comme lors de l’annexion de la Crimée en 2014, où des centaines de responsables ont réorganisé les budgets et saisi des biens sans aucune opposition. En 2022, avant l’invasion de l’Ukraine, les hauts responsables économiques savaient que la guerre n’avait aucun sens économique, mais ils n’ont pas osé s’opposer à Poutine. Leur loyauté relève d’une stratégie de survie rationnelle, et non d’un soutien idéologique.
La guerre en Ukraine a encore renforcé le contrôle de Poutine sur l’élite russe. En 2022, la Douma a adopté une loi permettant au gouvernement de contraindre n’importe quelle entreprise, publique ou privée, à accepter des commandes militaires et à réaffecter ses employés sans leur consentement. Cette loi a été adoptée en moins d’une semaine, sans opposition. Par ailleurs, les sanctions occidentales ont fermé toutes les portes de sortie pour l’élite russe. Les comptes bancaires des personnes sanctionnées sont gelés, leurs avoirs sont bloqués, et elles ne peuvent plus voyager en Occident. Résultat, 97 % des dépôts des Russes fortunés sont désormais placés dans des banques soumises à des sanctions, ce qui alimente indirectement l’économie de guerre. Les sanctions n’ont donc pas affaibli l’élite, mais l’ont rendue encore plus dépendante du pouvoir.
Les sanctions individuelles imposées par l’Occident à l’élite russe n’ont pas eu l’effet escompté. Elles n’ont pas poussé les dirigeants à se retourner contre Poutine, mais les ont au contraire rendus plus vulnérables et dépendants du régime. Par exemple, les sanctions désignent nommément des personnes et précisent leurs fonctions dans la chaîne de valeur militaire, comme les achats, la logistique ou l’intermédiation financière. Cependant, ces sanctions ne proposent aucune alternative pour améliorer la situation des personnes visées. Aucun texte ne prévoit la levée des sanctions si ces personnes condamnent la guerre ou financent l’Ukraine. Les sanctions deviennent ainsi une condamnation sans possibilité de rédemption, ce qui renforce encore la loyauté forcée de l’élite.
L’article suggère que l’Europe peut jouer un rôle pour faire évoluer la situation en Russie. Plutôt que d’attendre une scission au sein de l’élite, qui est structurellement impossible, l’Europe pourrait engager un dialogue avec les responsables économiques et les hommes d’affaires russes. Ces derniers, bien que loyaux par nécessité, pourraient retrouver une autonomie perdue si une issue leur était proposée. Par exemple, un dialogue avec les élites économiques pourrait leur offrir une alternative crédible à leur situation actuelle, où aucune porte de sortie n’existe. Cette approche permettrait de briser l’équilibre du système fermé russe, qui semble stable de l’intérieur mais est en réalité fragile. L’objectif n’est pas une révolution, mais une reconquête progressive de l’autonomie par l’élite russe.

