Marine Le Pen peut-elle vraiment rompre avec Poutine ?
Entre l’Ukraine et la Russie, enquête dans les coulisses sur le grand écart du Rassemblement national L’article Marine Le Pen peut-elle vraiment rompre avec Poutine ? est apparu en premier sur Le Grand Continent..
En septembre 2026, Marine Le Pen est donnée favorite pour l'élection présidentielle française avec jusqu'à 35 % des intentions de vote au premier tour. Elle affronte un bloc central divisé (moins de 20 % pour Édouard Philippe et Gabriel Attal) et une gauche dispersée, à l'exception de Jean-Luc Mélenchon (15-17 %). Cette position dominante s'inscrit dans un contexte de crise politique chronique, où l'instabilité institutionnelle est pointée comme cause de la crise budgétaire française par des experts comme Mathieu Plane de l'Observatoire français des conjonctures économiques.
En 2017, Marine Le Pen rencontre Vladimir Poutine à Moscou, un mois avant le premier tour de la présidentielle, pour se donner une stature internationale. Elle y défend alors la levée des sanctions contre la Russie, qualifiées d'« injustes et contreproductives », et évoque une « nouvelle vision » portée par Poutine et Donald Trump. Cette position s'inscrit dans une tradition césaro-bonapartiste de la droite française, voyant en Poutine un « Napoléon moderne » garant de l'intégrité occidentale face aux États-Unis. Cependant, après l'invasion de l'Ukraine en 2022, Le Pen condamne l'agression russe et soutient l'accueil des réfugiés ukrainiens, marquant un tournant dans sa rhétorique.
En 2026, Marine Le Pen adopte une position ambiguë sur le conflit ukrainien. Officiellement, elle critique le soutien financier français à l'Ukraine, arguant que les finances publiques françaises sont exsangues et que les aides (90 milliards d'euros de prêt européen refusés par le RN) ne sont pas remboursables. Elle propose de continuer à former les soldats ukrainiens et à leur fournir du matériel, mais de cesser les financements directs. Cette posture reflète un changement d'opinion : en février 2026, 47 % des Français seulement soutiennent la livraison d'armes à Kiev, contre 65 % en mars 2022, et 52 % ne font pas confiance à Volodymyr Zelensky en septembre 2026.
Le RN justifie sa réticence à soutenir financièrement l'Ukraine par des arguments économiques. Marine Le Pen souligne que la France ne peut pas financer à la fois la contribution nette à l'Union européenne (plusieurs milliards d'euros) et des aides massives à l'Ukraine, alors que des mesures comme l'indexation des retraites sont bloquées faute de moyens. Elle craint aussi des représailles économiques russes contre les entreprises françaises en Russie, où plus de 200 milliards d'euros d'avoirs russes sont gelés en Europe. Le RN s'oppose également à l'intégration de l'Ukraine à l'UE, craignant une concurrence pour l'agriculture française.
Le 19 septembre 2026, le RN publie un communiqué condamnant les « actes hostiles » de la Russie, comme la prise sous administration temporaire d'actifs français en Russie ou des attaques de drones en Allemagne attribuées aux services russes. Marine Le Pen et Jordan Bardella y affirment que la France ne tolérera pas que la Russie dicte sa politique par intimidation. Ils appellent à des mesures pour renforcer la sécurité des infrastructures stratégiques et des entreprises de défense, tout en maintenant un soutien non financier à l'Ukraine. Ce texte vise à concilier fermeté affichée et réticence à poursuivre les aides financières.
Le RN est divisé entre deux courants idéologiques opposés : les eurasiens ou slavophiles, proches de la Troisième Rome d'Alexandre Douguine et favorables à une alliance avec la Russie, et les identitaires, anti-impérialistes et opposés à toute collaboration avec Moscou. Cette fracture remonte aux guerres de Yougoslavie des années 1990, où les nationalistes français étaient partagés entre soutien aux Serbes orthodoxes (proches de la Russie) et aux Croates catholiques. Elle s'est accentuée après les attentats du 11 septembre 2001 et l'invasion de l'Ukraine en 2022, révélant des visions géopolitiques incompatibles au sein de la droite souverainiste.
Marine Le Pen tente de naviguer entre fermeté affichée envers la Russie et réalisme économique, tout en exploitant le thème de la souveraineté nationale. Son discours oscille entre condamnation des sanctions contre la Russie, critique du soutien à l'Ukraine, et dénonciation des menaces hybrides russes. Cette stratégie reflète les tensions internes du RN et cherche à séduire un électorat sensible aux questions budgétaires et à la défense des intérêts nationaux, tout en évitant une rupture trop visible avec Moscou, susceptible de décevoir une partie de sa base.

