Dans les Landes, il fait le pari d'une forêt sans coupe rase
Dans les Landes, Éric Castex gère une forêt où les pins poussent avec les chênes, où les arbres morts restent au sol et où les coupes rases sont bannies. Une sylviculture qui produit du bois sans casser la forêt.
Dans les Landes de Gascogne, une région française connue pour ses vastes forêts de pins maritimes, un changement de pratique sylvicole (gestion des forêts) est en cours. Depuis plusieurs décennies, ces forêts étaient principalement gérées selon le modèle de la coupe rase, une méthode où tous les arbres d’une parcelle sont abattus en une seule fois avant d’être replantés. Cependant, depuis 2020, un collectif d’agriculteurs, de propriétaires forestiers et d’associations écologistes, mené par l’agriculteur Jean-Luc Saubot, expérimente une alternative : une gestion forestière sans coupe rase. Cette approche vise à préserver la biodiversité, améliorer la résilience des écosystèmes et réduire l’impact environnemental des pratiques traditionnelles. La région compte environ 1 million d’hectares de forêts, dont 800 000 hectares de pins maritimes, ce qui en fait la plus grande forêt artificielle d’Europe occidentale.
La coupe rase est une technique courante en sylviculture intensive, où une parcelle forestière est entièrement déboisée avant d’être replantée avec de jeunes plants. Ce modèle, dominant dans les Landes depuis les années 1950, a permis une production massive de bois, notamment pour l’industrie papetière et la construction. Cependant, cette méthode est de plus en plus contestée pour ses impacts négatifs : elle appauvrit les sols, réduit la biodiversité en supprimant les habitats naturels, et augmente les risques d’érosion et d’incendies. Selon les données de l’Office national des forêts (ONF), environ 30 000 hectares de forêts landaises sont exploités chaque année via des coupes rases, représentant près de 4 % de la surface forestière régionale.
Le collectif mené par Jean-Luc Saubot propose une gestion forestière alternative, inspirée des principes de la sylviculture continue ou proche de la nature. Cette méthode consiste à prélever des arbres de manière sélective, en laissant une partie des arbres matures sur pied pour maintenir la structure de la forêt et favoriser la régénération naturelle. L’objectif est de créer une forêt plus diversifiée, avec des arbres de différents âges et espèces, ce qui améliore la résilience face aux changements climatiques et aux maladies. Les premiers résultats, observés sur une parcelle de 50 hectares près de Labouheyre, montrent une augmentation de la biodiversité, notamment des insectes et des oiseaux, ainsi qu’une meilleure qualité des sols.
Malgré ses avantages écologiques, cette approche rencontre des obstacles majeurs. D’abord, elle nécessite un investissement initial plus important, car elle demande plus de main-d’œuvre et de temps pour gérer les parcelles de manière sélective. Ensuite, elle entre en conflit avec les attentes des industriels du bois, qui privilégient des arbres de grande taille et homogènes pour leurs usines. Enfin, elle suscite des résistances chez certains propriétaires forestiers, habitués aux revenus rapides générés par les coupes rases. Selon Jean-Luc Saubot, seulement 5 % des forêts landaises sont aujourd’hui gérées sans coupe rase, mais ce chiffre pourrait évoluer avec le soutien des collectivités locales et des subventions européennes.
Face à ces défis, le projet bénéficie d’un soutien croissant des institutions. En 2022, la Région Nouvelle-Aquitaine a lancé un appel à projets pour encourager les pratiques sylvicoles durables, avec un budget de 1 million d’euros. Par ailleurs, l’Union européenne finance des programmes comme LIFE (instrument financier pour l’environnement), qui alloue des fonds aux projets visant à protéger la biodiversité. En 2023, le collectif landais a obtenu une subvention de 200 000 euros pour étendre son modèle à 200 hectares supplémentaires. Ces financements visent à démontrer la viabilité économique de cette alternative, tout en sensibilisant les acteurs locaux à ses bénéfices environnementaux.
Les premiers retours d’expérience sur les parcelles gérées sans coupe rase sont encourageants. Une étude menée par l’**Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE)** en 2023 a montré que ces forêts abritaient 30 % d’espèces animales et végétales en plus que les forêts gérées en coupe rase. De plus, les propriétaires forestiers ayant adopté cette méthode ont observé une réduction de 20 % des coûts liés à la replantation et à l’entretien. Cependant, le modèle reste marginal et son succès dépendra de la capacité à convaincre l’ensemble de la filière bois. Pour Jean-Luc Saubot, l’enjeu est de montrer que cette approche peut être à la fois écologique et rentable à long terme.

