«On voit disparaître des espèces» : en Guadeloupe, la célèbre réserve Cousteau peine à enrayer l’effondrement de sa biodiversité
La réserve Cousteau, en Guadeloupe, est depuis des décennies l’un des spots de plongée les plus populaires de France. Sa biodiversité sous-marine rend le site unique.
La réserve Cousteau, située au large de la Guadeloupe près de la plage Malendure à Bouillante, est le premier spot de plongée en France avec environ 100 000 immersions par an. Nommée en l'honneur de Jacques-Yves Cousteau, qui y a tourné en 1956 le film Le Monde du silence (Palme d'or et Oscar du meilleur documentaire), cette zone abrite une biodiversité marine exceptionnelle. Elle comprend des espèces endémiques comme l’Oiclus cousteaui, surnommé le scorpion Cousteau, ainsi que des coraux et des poissons tropicaux. La réserve est classée comme zone naturelle d'intérêt écologique depuis 1996 et comme cœur de Parc National depuis 2009, un statut de protection maximal. Pourtant, malgré cette reconnaissance, la biodiversité y est aujourd'hui menacée.
Entre 2022 et 2025, la Guadeloupe a perdu environ 50 % de son taux de recouvrement en coraux, avec seulement 5 % à 6 % du territoire marin encore recouvert aujourd'hui. Les scientifiques attribuent cette dégradation principalement au réchauffement climatique, qui maintient la température de l'eau autour de 29 degrés Celsius, une température trop élevée pour les coraux. En effet, au-delà de 28 degrés, les coraux subissent un phénomène appelé blanchissement : ils expulsent les algues microscopiques qui vivent en symbiose avec eux et qui leur fournissent des nutriments. Sans ces algues, les coraux meurent de faim et de stress. Ce déclin détruit l'habitat de nombreux poissons et menace la biodiversité marine. En 2024, des images comparatives montrent des coraux Acropora palmata, autrefois abondants, désormais morts.
Le réchauffement climatique affecte également les tortues marines de Guadeloupe. Le sexe des tortues est déterminé par la température du sable où sont pondus les œufs : des températures plus élevées favorisent la naissance de femelles. Avec l'augmentation des températures, les scientifiques observent un déséquilibre entre mâles et femelles, ce qui réduit les possibilités de reproduction et menace la survie de l'espèce à long terme. Thibaut Glasser, chef du pôle marin au Parc national de la Guadeloupe, souligne que cette situation illustre comment le changement climatique perturbe les écosystèmes marins.
Le réchauffement climatique n'est pas le seul responsable de la dégradation des récifs coralliens en Guadeloupe. Les eaux usées, rejetées dans la mer sans traitement suffisant, chargées en matières fécales et en bactéries comme les Escherichia coli et les entérocoques intestinaux, étouffent les coraux et favorisent la prolifération d'algues. Ces dernières bloquent la lumière nécessaire à la photosynthèse des coraux, les privant de leur source d'énergie. En 2025, la qualité de l'eau à Malendure a été jugée mauvaise ou moyenne six mois sur douze par les autorités sanitaires. Une station de traitement des eaux usées, estimée à 890 000 €, est en construction, mais les travaux n'ont pas encore commencé.
Face à cette situation, des initiatives locales tentent de restaurer les récifs coralliens. À l'Aquarium de Guadeloupe, des bassins abritent des colonies de coraux Acropora palmata, une espèce autrefois omniprésente mais aujourd'hui en voie de disparition. L'objectif est de faire grandir ces coraux pour les réimplanter dans la nature et étudier les rares colonies ayant survécu. Cependant, les réglementations environnementales, bien que nécessaires, ralentissent ces projets. Les démarches administratives peuvent prendre jusqu'à trois ans, et lorsque les autorisations arrivent, les conditions initiales du projet ont souvent changé. Martin Godoc, directeur de l'Aquarium, souligne que la restauration des récifs ne sera durable que si elle s'accompagne d'une amélioration de la qualité de l'eau et d'une gestion stricte des rejets polluants.
D'autres régions des Antilles montrent qu'il est possible d'agir. À Bonaire, dans les Antilles néerlandaises, la fondation Reef Renewal Bonaire a replanté plus de 35 000 coraux depuis 2013 en utilisant des techniques de fécondation in vitro pour créer des espèces plus résistantes au changement climatique. Cette méthode, appelée brassage génétique, consiste à sélectionner les coraux les plus résistants pour les reproduire. Thibaut Glasser, du Parc national de Guadeloupe, estime que cette approche pourrait être adaptée localement, mais insiste sur la nécessité de traiter en parallèle les causes de dégradation comme la pollution des eaux.
Les acteurs locaux, qu'ils soient publics ou privés, se heurtent à des obstacles administratifs pour mener à bien leurs projets de conservation. Les procédures de validation des initiatives environnementales sont longues, parfois jusqu'à trois ans, et les décisions tardives rendent les projets inadaptés aux réalités du terrain. Martin Godoc, de l'Aquarium de Guadeloupe, explique que l'enjeu actuel est de faciliter ces démarches pour que les initiatives locales puissent contribuer pleinement aux efforts de restauration des récifs. Thibaut Glasser, du Parc national, précise que le secteur de Malendure est identifié comme prioritaire par le Syndicat mixte de gestion de l'eau et de l'assainissement de Guadeloupe (SMGEAG), mais que les travaux de construction d'une station d'épuration, estimés à 890 000 €, n'ont pas encore commencé.

