Le « Picasso » qui gère des milliards en dépenses militaires
Ancien adversaire du F-35, Stephen Fuhr est en selle pour devenir « super ministre » des achats militaires..
Stephen Fuhr, actuel secrétaire d’État à l’Approvisionnement en matière de défense au Canada, a reçu le surnom de Picasso lorsqu’il était pilote de chasse dans l’Aviation royale canadienne (ARC). Ce sobriquet moqueur vient de ses plans de vol, jugés trop approximatifs et comparables aux gribouillis du célèbre artiste cubiste Pablo Picasso. Ce surnom, utilisé par ses collègues dans les cockpits de CF-18, illustre son style peu conventionnel, même dans un milieu où la précision est cruciale. Aujourd’hui, ce surnom le suit malgré son ascension politique, rappelant ses débuts dans l’armée où il a servi de 1999 à 2003 avant de prendre sa retraite au grade de major.
À 57 ans, Stephen Fuhr dirige l’Agence pour l’investissement de la défense, une organisation créée en 2025 par le gouvernement libéral de Mark Carney pour gérer des dizaines de milliards de dollars d’acquisitions militaires. Son objectif est d’accélérer l’octroi des contrats et de réduire la dépendance du Canada envers les États-Unis en diversifiant les sources d’approvisionnement. Un projet de loi, C-31, pourrait lui confier des pouvoirs inédits, notamment celui d’attribuer des contrats militaires sans appel d’offres pour des raisons de sécurité économique. Selon Justin Massie, expert en défense à l’UQAM, ce rôle ferait de lui un super-ministre, combinant des pouvoirs habituellement répartis entre plusieurs ministères, comme ceux de la Défense nationale ou de l’Industrie.
Né à Edmonton, Stephen Fuhr s’est passionné pour l’aviation dès son enfance, grâce à son grand-père qui l’emmenait à des compétitions de modèles réduits d’avions. Après une carrière de pilote de CF-18, il a travaillé à Winnipeg dans la gestion de la flotte de chasseurs et la formation des pilotes. Son engagement politique a débuté en 2015, lorsqu’il s’est présenté comme candidat libéral sous Justin Trudeau, attiré par la promesse d’annuler l’achat des avions de chasse F-35. Après une défaite électorale en 2019, il a travaillé comme consultant pour Boeing avant de revenir en politique en 2024 aux côtés de Mark Carney. Son expérience militaire, bien que marquée par des tensions avec la hiérarchie, lui confère une crédibilité auprès du public.
Stephen Fuhr s’est distingué en s’opposant fermement à l’achat des avions de chasse F-35, un projet controversé du gouvernement Harper. Selon lui, le F-35, bien que présenté comme le meilleur chasseur occidental, présente des coûts excessifs, des retards de développement et des difficultés opérationnelles. Il a basé son opposition sur des rapports publics et des études, malgré l’opposition de nombreux pilotes et experts qui voyaient dans cet appareil une avancée technologique majeure. En 2021, il a décrit le F-35 comme inabordable, et en 2023, le Canada a finalement annoncé l’achat de 16 appareils sur un total de 88 prévus. Fuhr reste sceptique, soulignant que même des généraux américains, comme Gregory Guillot, ont remis en question l’utilité des F-35 pour la protection de l’espace aérien nord-américain.
Malgré ses ambitions, Stephen Fuhr fait face à des résistances, notamment au sein de l’Aviation royale canadienne (ARC), qui privilégie les équipements américains. L’ARC s’oppose à l’idée d’une flotte mixte d’avions de chasse, incluant des modèles suédois comme le Gripen, et préfère miser sur le F-35. Fuhr, lui, défend la diversification des sources d’approvisionnement pour renforcer l’autonomie du Canada. Il cite l’exemple d’alliés comme la Suède ou la Finlande, qui utilisent des flottes mixtes. Ses prises de position lui valent des tensions avec d’anciens collègues, certains remettant en cause sa crédibilité opérationnelle, car il n’a jamais été déployé en zone de conflit durant sa carrière militaire.
Stephen Fuhr est décrit comme un politicien intransigeant, prêt à défendre ses convictions même face à l’opposition. Il se dit ouvert aux arguments contraires, mais exige des preuves solides pour changer d’avis. Son style direct et son approche terrain en font une cible privilégiée des lobbyistes, qui cherchent à influencer les décisions d’acquisition militaire. Sous sa direction, plusieurs dossiers ont avancé plus rapidement que prévu, comme l’achat de 60 000 fusils d’assaut Colt Canada, de systèmes radar suédois GlobalEye ou de sous-marins auprès du consortium germano-norvégien TKMS. Son objectif est de moderniser un système d’approvisionnement militaire souvent critiqué pour sa lenteur et sa bureaucratie.
Stephen Fuhr mise sur une transformation majeure du système d’approvisionnement militaire canadien pour réduire la dépendance envers les États-Unis. Il promet de rendre le Canada *moins dépendant et plus résilient* en produisant davantage d’équipements localement ou en s’alliant avec de nouveaux partenaires internationaux. Son ambition inclut la possibilité d’intégrer des avions de chasse suédois Gripen aux côtés des F-35, une idée controversée mais envisagée par le gouvernement. Il souligne que de nombreux alliés, comme la Suède ou la Pologne, utilisent déjà des flottes mixtes. Son défi sera de concilier les attentes de l’ARC, les pressions des lobbyistes et les impératifs de souveraineté nationale dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis.

