Ce que voient les marchands
Du coton au caoutchouc, les objets marchands sont à la croisée des histoires. Comment les approches visuelles, matérielles et sensibles de ces objets permettent de raconter des récits différents sur le commerce et la formation d’un « œil capitaliste », qui nous regarde encore aujourd’hui ?.
Au XVe siècle, les marchands évaluaient la contenance des récipients comme les tonneaux ou les sacs grâce à des techniques visuelles partagées avec les peintres de leur époque. Cette méthode, étudiée par l'historien de l'art Michael Baxandall dans L'Œil du Quattrocento, reposait sur une géométrie commerciale précise. Par exemple, le peintre Piero della Francesca appliquait cette logique dans ses œuvres, comme La Madonna del parto (vers 1460), où l'espace est structuré comme un tonneau, symbolisant l'idée que le monde entier pouvait être contenu dans un objet marchand. Cette approche visuelle, à la croisée du commerce et de l'art, a façonné une perception du monde où les objets deviennent des unités de mesure standardisées, reflétant l'émergence d'un œil capitaliste attentif aux volumes, aux valeurs et aux échanges.
L'émission explore comment l'art contemporain interagit avec le capitalisme à travers le prisme des objets marchands. Sophie Cras, historienne de l'art, a publié L'œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation (éditions Flammarion), un ouvrage récompensé par le prix Augustin-Thierry des Rendez-vous de l'histoire de Blois en 2026. Elle y analyse comment des collectionneurs comme François Pinault, comparé aux Médicis, transforment les objets en symboles de pouvoir économique. Par exemple, la Bourse de Commerce de Paris, rénovée par Tadao Ando, abrite un cylindre de béton dans un hall circulaire, évoquant un immense œil de fonte et de verre, métaphore de cette vision capitaliste où l'art et le commerce s'entremêlent. Cette dynamique questionne la manière dont les institutions culturelles deviennent des vitrines du capitalisme global.
Pierre Singaravélou, historien spécialiste des empires coloniaux, étudie comment les objets matériels ont façonné la mondialisation. Dans Le Magasin du monde (éditions Points, 2026), co-dirigé avec Sylvain Venayre, il montre que le commerce des denrées comme le coton ou le caoutchouc a structuré les relations entre continents dès le XVIIIe siècle. Ces objets, souvent invisibilisés, deviennent des marqueurs des échanges inégaux et des rapports de force coloniaux. Par exemple, le tableau Un bureau de coton à La Nouvelle-Orléans d'Edgar Degas (1873) illustre cette économie où le coton, produit par des esclaves, était échangé contre des biens manufacturés en Europe. Ces récits matériels révèlent comment le commerce a redessiné les paysages économiques et culturels à l'échelle planétaire.
Manuel Charpy, historien au CNRS, s'intéresse à l'histoire des objets du quotidien et leur rôle dans la culture matérielle. Dans L'étrange et folle aventure du grille-pain (2021), co-écrit avec Gil Bartholeyns, il explore comment des appareils comme les grille-pain ou les machines à coudre ont transformé les modes de vie au XIXe et XXe siècles. Ces objets, souvent banalisés, portent en eux les traces des révolutions industrielles et des mutations sociales. Charpy souligne que leur étude permet de comprendre comment les sociétés projettent leurs valeurs et leurs aspirations dans des artefacts, tout en révélant les inégalités d'accès à ces innovations. Cette approche met en lumière le lien entre consommation, technologie et identité collective.
L'émission aborde la question des musées comme lieux de pouvoir, notamment à travers le prisme de la colonisation. Sophie Cras explique comment les collections muséales, souvent issues de spoliations coloniales, perpétuent des récits dominants. Par exemple, la fresque de la Bourse du Commerce de Paris, peinte entre 1886 et 1889 par Evariste-Vital Luminais, représente L'histoire du Commerce entre les cinq continents, illustrant une vision eurocentrée des échanges. Ces représentations visuelles, encore visibles aujourd'hui, soulèvent des débats sur la restitution des œuvres et la décolonisation des institutions culturelles. Le musée devient ainsi un miroir des rapports de force historiques et contemporains.
Mathieu Potte-Bonneville, philosophe et directeur du département culture et création du Centre Pompidou, propose une *Carte Postale* hebdomadaire. Dans cette émission, il explore des thèmes comme l'électroménager, le magnétisme ou la finitude de l'expérience artistique. Par exemple, il pourrait analyser comment un objet du quotidien comme un réfrigérateur incarne à la fois le progrès technologique et les limites de la durabilité, ou encore comment l'art contemporain interroge les frontières entre le tangible et l'immatériel. Ces réflexions, ancrées dans des objets ou des concepts accessibles, invitent à une lecture philosophique des enjeux culturels et sociaux actuels.

