La poésie cinétique des couchers de soleil – sur Composition d’un lieu d’Amanda Berenguer
Il est des livres qui semblent avoir sagement attendu plusieurs décennies avant de rencontrer de nouveaux lectorats. La récente traduction de Composición de lugar de la poète uruguayenne Amanda Berenguer, publié originellement en 1976 en pleine dictature, appartient à cette catégorie.
Le livre Composition d’un lieu (Composición de lugar) de la poétesse uruguayenne Amanda Berenguer, publié en 1976 pendant la dictature en Uruguay, n’a été traduit en français que récemment. Cette œuvre, longtemps méconnue, est aujourd’hui perçue non comme une simple redécouverte, mais comme une révélation majeure. Amanda Berenguer, née en 1921 à Montevideo, s’inscrit dans la Génération de 45 uruguayenne, un mouvement littéraire actif dans les années 1940-1950. Cependant, son style évolue progressivement vers une exploration des liens entre poésie, arts visuels, sciences et cybernétique, s’éloignant des conventions de ce groupe pour développer une écriture unique.
Amanda Berenguer développe dans les années 1960 une approche qu’elle nomme poésie cinétique. Cette notion désigne une poésie qui ne se limite pas au sens des mots, mais qui prend aussi en compte leur mouvement, leur énergie et leur capacité à refléter les transformations du monde. Contrairement à la poésie concrète européenne ou brésilienne, qui privilégie la construction de formes visuelles fixes à partir des mots, Berenguer s’intéresse aux processus de métamorphose et aux transitions entre les états. Son travail ne cherche pas à figurer le monde, mais à en capter les changements constants, comme une météorologie du langage. Dans Composition d’un lieu, elle transforme ainsi la poésie en un outil pour décrire les phénomènes atmosphériques et les mouvements imperceptibles de la nature.
L’œuvre d’Amanda Berenguer s’inspire des avant-gardes artistiques du XXe siècle, notamment de la poésie concrète brésilienne, qui a émergé dans les années 1950. Ce mouvement, représenté par des figures comme Haroldo de Campos, utilise la spatialisation des mots sur la page, la matérialité des signes et l’autonomie visuelle du langage pour créer des compositions abstraites. Berenguer reprend ces techniques, mais les dépasse en intégrant une dimension dynamique et temporelle. Elle ne se contente pas de jouer avec la forme des mots : elle observe et retranscrit les flux, les transitions et les interactions entre les éléments naturels, comme les couchers de soleil, les oiseaux ou les étoiles.
Dans Composition d’un lieu, le coucher de soleil occupe une place centrale. Amanda Berenguer en fait bien plus qu’un simple paysage : elle en fait un sujet poétique à part entière, doté de sa propre syntaxe et de ses propres rythmes. Le coucher de soleil devient ainsi un phénomène dynamique, changeant et éphémère, qui se prête à une description à la fois visuelle et sensorielle. Berenguer s’inscrit dans une tradition artistique qui remonte aux peintres impressionnistes comme Turner ou Monet, mais elle l’enrichit d’une approche scientifique et poétique. Son travail dialogue également avec des artistes contemporains comme Olafur Eliasson ou James Turrell, qui explorent eux aussi les propriétés de la lumière et de l’espace.
Le livre *Composition d’un lieu* est publié en 1976, une période marquée par la dictature militaire en Uruguay (1973-1985). Ce contexte politique difficile influence profondément l’œuvre de Berenguer, qui utilise la poésie comme un moyen de résistance et de liberté. Son approche, à la fois scientifique et artistique, lui permet de contourner la censure en transformant la poésie en un langage universel, capable de décrire les phénomènes naturels et les émotions humaines sans recourir à des métaphores politiques explicites. Cette œuvre s’inscrit ainsi dans une tradition latino-américaine où l’art et la littérature deviennent des outils de critique sociale et de réflexion sur la condition humaine.

